Terrorisme en Afrique : Le regard d’un spécialiste

Terrorisme en Afrique : Le regard d’un spécialiste

Mamadou Aliou Barry Géopolitologue, spécialiste des questions de défense et de sécurité en Afrique,  président de l’Observatoire national de la démocratie et des droits de l’homme,  apporte un éclairage sur  le terrorisme qui menace  l’Afrique. Un phénomène auquel la Guinée n’est pas à l’abri. Entretien.

Quelle lecture faites-vous des actes perpétrés par des terroristes en Afrique de l’ouest ?

Aliou Barry : D’abord il faut souligner que l’Afrique de l’Ouest est une zone géographique qui est vulnérable au terrorisme et au financement du terrorisme pour plusieurs raisons. La sous-région ouest-africaine souffre d’instabilité politique, de violence ethnique et communautaire, de corruption endémique, de pauvreté galopante et de taux élevé de chômage et de sous-emploi, particulièrement chez les jeunes. Les terroristes et les groupes terroristes exploitent aujourd’hui ces conditions négatives, notamment en rapport avec les jeunes. Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) a, dans son rapport de 2011 sur l’indice du Développement Humain, classé 13 des 15 pays de la CEDEAO parmi les pays ayant un faible développement humain. Aussi, la mauvaise gouvernance et des institutions publiques faibles et caporalisées sous-tendent la plupart des défis de développement humain dans la sous-région.

Il faut noter aussi que la plupart des frontières en Afrique de l’Ouest sont poreuses et il existe beaucoup d’espaces non gouvernés aux alentours des différentes frontières. Tous les pays de la sous-région manquent de capacité pour contrôler efficacement les frontières, ce qui constitue une vulnérabilité pouvant être exploitée par des groupes terroristes pour y établir des bases d’entrainement de leurs membres et pour transporter et distribuer des armes à travers la sous-région.

Un regard de la géopolitique du continent montre que les actes terroristes n’affectent pas tout le continent. Au cours des récentes décennies, certaines des attaques les plus persistantes et les plus sanglantes ont eu lieu en Afrique du Nord, surtout en Algérie, pays affaibli dans les années 90 par une guerre civile qui a donné naissance à des groupes comme Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI) qui opèrent maintenant au-delà des frontières de ce pays et jusqu’en Iraq.

L’Afrique de l’Est a aussi connu quelques incidents dramatiques. Dans le Nord de l’Ouganda, l’Armée de résistance du seigneur, qui se proclame groupe chrétien fondamentaliste, fait sienne les méthodes terroristes.

Mais c’est la Somalie, qui a soulevé les plus grandes inquiétudes au niveau international étant donné la puissance de groupes armés, notamment les shebabs perçus comme hostiles aux intérêts occidentaux.

L’Afrique de l’Ouest a quant à elle, connu relativement moins d’actes terroristes,  à l’exception du Nigéria et des pays du Sahel comme le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad où AQMI est actif. Pendant les guerres civiles des années 90 en Sierra Leone et au Libéria, des intermédiaires libanais impliqués dans le trafic de diamants ont pu alimenter Al-Qaida avec une partie de leurs profits, explique Gani Yoroms, chargé de cours à l’école de guerre du Nigéria.

L’Afrique australe a jusqu’ici été le théâtre de peu d’actes de terrorisme en dehors de quelques attentats à la bombe en Afrique du Sud dont certains sont attribuables à des groupes d’extrême-droite du pays. Mais il semble établi que des ressortissants de la région se sont joints à des groupes terroristes à l’étranger.

Mais il faut souligner que les attaques contre des civils innocents par des groupes rebelles aussi bien que par des troupes gouvernementales n’ont rien de nouveau dans les conflits armés en Afrique; mais ce sont les attentats presque simultanés contre les ambassades américaines au Kénya et en Tanzanie en 1998, qui firent des centaines de victimes africaines et plusieurs victimes étrangères, qui ont mis en lumière la vulnérabilité du continent africain aux activités des réseaux terroristes internationaux comme Al-Qaida.

Cette montée du terrorisme dans la sous-région est le fait de groupes terroristes particulièrement actifs. On peut citer : la branche maghrébine de la mouvance Al-Qaida, Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI), le Mouvement pour l’Unicité et le Djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO et de la secte nigériane Boko Haram. Chacun de ces mouvements, représentent le visage  de l’islamisme radical et du terroriste en Afrique de l’Ouest. Les liens qui s’établissent et se renforcent progressivement entre ces différents groupes portent les germes d’une menace particulièrement dangereuse et difficile à combattre pour notre sous-région. La situation dans le Nord-Mali et le vide institutionnel et sécuritaire qui la caractérise depuis le coup d’état du 22 mars 2012 à Bamako constitue aujourd’hui un facteur aggravant.

Selon vous que faut-il faire pour juguler le terrorisme en Afrique de l’ouest ?

L’Afrique devait engager des efforts plus importants pour combattre le terrorisme sur le continent

Les États africains ont leurs propres raisons de réagir à ces menaces, cependant après les dramatiques attentats du 11 septembre 2001, de nombreux pays se sont sentis contraints d’adopter rapidement des lois antiterroristes draconiennes et de signer de nouveaux accords de coopération militaire avec les États-Unis et les pays européens.

Mais, l’opinion qui prévaut en Afrique est que la campagne internationale contre le terrorisme initialement inspirée par les pays occidentaux a été conçue sans aucun apport des Africains. Au Nigéria, les tentatives initiales pour introduire des lois antiterroristes ont soulevé des critiques particulièrement vigoureuses dans les États du Nord du pays à majorité musulmane. Comme le souligne à juste titre Boubacar Gaoussou Diarradirecteur du Centre africain d’études et de recherche sur le terrorisme, je cite : « Comment devons-nous, en tant que sociétés démocratiques et respectueuses des droits de l’homme, assurer notre protection collective et combattre avec efficacité cette forme de violence intolérable? »

L’Union africaine a promulgué en 2002 un Plan d’action sur les moyens de prévenir et de combattre le terrorisme en Afrique. Ce plan ne se limite pas aux dispositions précédentes qui concernaient essentiellement l’action de détection et de répression pour traiter également des causes sous-jacentes de la violence terroriste, il demande aux États signataires de promouvoir une politique de réduction de la pauvreté, d’aide aux populations déshéritées et marginalisées qui peuvent constituer des terrains de recrutement fertiles pour les groupes terroristes.

Combattre le terrorisme en Afrique de l’Ouest exige aussi une plus étroite coordination entre les pays africains et ses partenaires internationaux. C’est ainsi que dans la région du Sahel, les pays voisins commencent à mieux coordonner les actions qu’ils engagent contre AQMI. L’offensive de l’armée malienne contre ce groupe a bénéficié de renseignements fournis par les autorités algériennes

Une meilleure coordination entre les gouvernements ouest-africains est cruciale, toutefois ces efforts exigent un financement plus important que celui dont ils bénéficient actuellement. Mais il est tout aussi essentiel, que les États ouest-africains et les organismes internationaux ciblent mieux la société civile ouest-africaine et ses associations nationales membres.

Trop souvent, les dirigeants ouest-africains ont tendance à considérer les activités antiterroristes comme étant du ressort exclusif de l’État, tandis que les forces de sécurité traitent souvent les informations s’y rapportant comme relevant de secret défense. Ceci prive les autorités nationales d’une précieuse source d’information à savoir le grand public, ce qui rend plus difficile l’instauration d’un climat de confiance auprès du public envers l’action antiterroriste des autorités des différents pays de la sous-région.

En effet, la société civile ouest-africaine et les associations nationales peuvent aider à renforcer les efforts de l’UA. Elles peuvent aussi souligner l’importance de la protection des droits de l’homme et la nécessité de porter assistance aux communautés les plus vulnérables et les plus marginalisées. En échangeant des informations avec la société civile et en cherchant à l’impliquer, les États renforceraient  ainsi leur sécurité.

Une meilleure coordination entre les gouvernements ouest-africains est cruciale, toutefois ces efforts exigent un financement plus important que celui dont ils bénéficient actuellement. Mais il est tout aussi essentiel, que les États et les organismes internationaux ciblent mieux la société civile africaine et ses associations.

Par ailleurs, l’Afrique de l’ouest devra engager une lutte contre les facteurs qui favorisent la propagation du terrorisme, notamment par le biais de la résolution et de la prévention des conflits, la promotion du dialogue entre les religions et les différents groupes culturels, la lutte contre l’exclusion sociale et le soutien à une bonne gouvernance. Renforcer les moyens dont disposent les États pour prévenir et lutter contre le terrorisme. Et, la protection des droits de l’homme et de l’état de droit devra être la base fondamentale de la lutte antiterroriste.

Comme le soulignait à juste titre M. Ban Ki-Moon, le Secrétaire général de l’ONU, « le terrorisme nuit à tous les pays, petits et grands, riches et pauvre. Il prélève un tribut sur des êtres humains de tout âge, de tous revenus, de toute culture et de toute religion. Il porte un coup contre tout ce que représentent les Nations Unies. La lutte contre le terrorisme est notre mission commune »

 A votre avis la Guinée serait-il menacée par les terroristes ?

Bien évidemment, la Guinée n’est pas à l’abri de ce phénomène de terrorisme vu sa proximité géographique avec le Mali et surtout vu l’émergence des courants religieux wahhabite et salafiste dans notre pays. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder la recrudescence de certains lieux de prière (musulmane et chrétienne) à travers tout le pays. Aussi, la grande misère qui sévit au niveau d’une frange importante des couches sociales notamment des jeunes est aussi un terreau favorable pour un recrutement des candidats pour rejoindre les mouvements extrémistes.

A votre avis les  Mauritaniens arrêtés dans la préfecture de Boké étaient-ils en mission en Guinée, où étaient-ils de passage?

Il m’est difficile de répondre à cette question, car je n’ai pas tous les éléments d’information. Néanmoins, il reste clair qu’avec la porosité de nos frontières, le manque de moyens adéquats d’information et de renseignements des forces en charge de notre sécurité et le fait que la Guinée est partie prenante à la lutte contre les mouvements rebelles au Nord du Mali, nous ne sommes pas à l’abri d’actes terroristes, loin s’en faut.

Que suggérez-vous aux autorités  politiques du pays, afin d’éviter d’éventuels actes de terrorisme sur le sol guinéen?

Le gouvernement guinéen devra assurer une vraie coordination entre les différents services de police et de gendarmerie qui travaillent dans le domaine de la lutte contre le terrorisme. Il faudra mettre en place une vraie Direction des Renseignements Intérieurs et Extérieurs et doter cette Direction de tous les moyens financiers, humains et techniques car, la lutte contre le terrorisme exige la mise en place d’un système performant d’alerte et d’information.

Mais la compréhension et l’analyse du phénomène du terrorisme sont indispensables pour venir à bout de ce phénomène. C’est pourquoi avec des spécialistes de la question, nous allons proposer au gouvernement guinéen, sans nous faire trop d’illusions, la mise en place d’un vrai Centre guinéen d’analyse du terrorisme qui sera une antenne du Centre africain d’études et de recherche sur le terrorisme basé à Alger. Ce Centre devra être un organisme interministériel à utilité publique sous la tutelle du ministère de la Sécurité et de la protection civile.

Il travaillera sur mandats,  provenant des secteurs institutionnel et privé. Le Centre diffusera, de manière publique ou ciblée,  ses informations, ses études et les résultats de ses recherches en matière d’analyse de risque du terrorisme et des radicalisations en Afrique de l’ouest. Le Centre aura pour objectifs de :

Constituer le premier centre d’analyse dans le domaine de l’analyse du terrorisme et des radicalités dans la sous-région ;

Favoriser la recherche sur le terrorisme et les radicalités et les stratégies de réponse, notamment l’analyse opérationnelle de l’organisation et de l’implantation des activités terroristes en Afrique de l’ouest ;

Constituer une capacité unique d’analyse et d’information sur la      menace terroriste et les radicalités ;

Constituer la plus grande plate-forme d’information sur le terrorisme et les radicalités en Afrique de l’ouest ;

Constituer une force de proposition à l’égard des pouvoirs publics et des institutions ouest africaines et favoriser la coopération internationale et l’échange d’informations en matière de lutte contre le terrorisme et le financement du terrorisme.

Les tâches essentielles du Centre seront  de rechercher, acquérir, traiter, et transmettre toute information relevant de son domaine de compétence. Le Centre aura pour ambition de transmettre sa vision des thématiques liées aux multiples manifestations du terrorisme et des radicalisations en Afrique de l’ouest.

Le Centre exécutera des mandats de recherche, d’investigation, d’analyse et de formation en matière d’analyse de risque du terrorisme et des radicalisations en Afrique de l’ouest.

Il aura son centre de documentation, le centre établira, maintiendra et mettra constamment à jour une documentation opérationnelle, méthodologique et didactique utilisable dans les formations, cours et autres séminaires liés au terrorisme et des radicalisations en Afrique de l’ouest qu’il entend proposer.

Le centre participera à des conférences et séminaires spécialisés de haut niveau. Il ambitionne également de générer en son nom propre un, voire plusieurs événements d’importance liés à la lutte contre le terrorisme et des radicalisations en Afrique de l’ouest. (Organisation de conférences, colloques, séminaires).

Le centre élaborera, diffusera et communiquera des informations sensibles et pertinentes dans son domaine de compétence au gouvernement, institutions nationales, internationales, sous régionales et aux ONG.

Il publiera, de manière ciblée et dans des supports médiatiques de qualité, certains résultats de ses recherches opérationnelles et le produit de ses analyses en matière du terrorisme et des radicalisations en Afrique de l’ouest. 

Interview réalisée par Richard TAMONE in L’Indépendant, partenaire de guinee7.com

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