Mme Sy, la PDG d’une agence de voyage évoque pêle-mêle dans cet entretien les difficultés du secteur privé, l’insuffisance de l’apport de l’Etat pour l’appui au secteur. Elle dénonce aussi le fait que l’Etat guinéen enrichit des entreprises étrangères au détriment des entreprises locales. Lisez!

Dans quel domaine d’activités évoluez-vous, depuis votre départ du gouvernement ?

Mme Sy Oumou Satina Diallo: Je n’ai fait que le gouvernement de  transition. Je relève du secteur privé. Et je suis revenue au lendemain de l’investiture du nouveau président dans nos groupes. Je suis la PDG. Je travaille dans le nettoyage, le tourisme,  l’express et la logistique.

Quelle lecture avez-vous du dialogue public-privé initié par le gouvernement ?

Ce n’est pas une lecture que j’ai parce que je suis une partie prenante. Je suis la secrétaire chargée de la communication de la plateforme de la concertation du secteur privé qui est l’interface du gouvernement. Donc, c’est une longue minute qui a donné naissance à ça parce que le dialogue n’a jamais été administré entre le privé et le public. Donc, nous sommes très heureux aujourd’hui que cela puisse aboutir au niveau du secteur. On a pu avoir la plateforme de concertation. Actuellement, on attend la plateforme de concertation du secteur public qui permet de nous asseoir réellement pour poser des vrais problèmes, afin d’avoir des bonnes solutions.

Le président Alpha Condé fait de la promotion du secteur privé, un de ses défis prioritaires. Ce qui justifie ses voyages avec des opérateurs économiques à l’étranger. Quel est votre avis sur cette démarche du Chef de l’Etat ?

C’est une très bonne démarche  mais moi je pense que les préalables ne sont pas mis en place.  Ce ne sera pas facile de partir avec des opérateurs à l’extérieur. Il faut d’abord bien balayer devant sa porte. C’est-à-dire que les préalables soient mises en place et que le secteur privé puisse être considéré et  traité comme tel afin qu’ils puissent répondre aux exigences des partenariats privé-privé. Le secteur privé guinéen est laissé pour compte. Il n’y a pas de garantie, il n’y a pas d’institutions de financement pour le secteur privé. Je ne crois pas si ceci peut avoir des résultats. Et la preuve, je pense que c’est un  travail interne qui devrait être fait et qui n’est pas encore fait. Et, on espère que cela va être fait.

Comment se porte aujourd’hui le secteur privé guinéen?

Il se porte mal par tout ce qu’on avait subi. La Guinée a traversé des épreuves dans ces dernières années, il y a eu la crise économique sur le plan des pharmacies, tout juste après, il y a eu la crise d’Ebola. On ne s’en est pas encore sorti. Au moment où la crise Ebola s’en va, l’Etat est asphyxié par des problèmes. Et on  ne s’en prend  rien qu’au secteur privé pour augmenter le droit de douane. La douane augmente la TVA. Heureusement, ils sont revenus dessus, mais les prix n’ont pas baissé. Comme je vous disais tout à l’heure, il n’y a pas d’accompagnement. C’est facile de parler du secteur privé, de dire qu’il est le  menton du pouvoir, mais quels sont les accompagnements aujourd’hui du secteur privé guinéen ? Pas de renforcement des capacités, pas d’institutions de garantie, pas d’accompagnement financier. Donc, il y a de gros problèmes dans le secteur privé guinéen.

Que pensez-vous de cette crise qui mine le CNP-Guinée ?

C’est dommage, c’est une crise que je regrette en tant qu’acteur du secteur privé guinéen. Je trouve que c’est malheureux qu’on continue à se déchirer toujours, mais le problème se trouve à la justice. Donc la justice va faire son travail. Je pense que lorsqu’on a dit un dossier est à la justice, ce n’est pas  parce que deux individus se sont réconciliés devant la télévision pour dire que c’est fini. Il faudrait donc aussi que la justice donne son avis, mais c’est regrettable franchement que le secteur privé guinéen souffre tellement qu’il n’a pas besoin actuellement de problème de personne.  Le ministre Cheick Sako avait dit que ce dossier est à la justice. Donc, cela veut dire que le patronat n’existe pas. Quand même, il faut qu’on respecte les textes de loi, qu’on respecte la parole de nos autorités qui sont investies de fonction qui leur permet de parler au nom de la loi. Je pense qu’on doit pouvoir respecter les choses.

Selon vous, cette guéguerre entre Kaba Guiter et Habib Hann, profite à qui ?

Ça ne profite à personne ni à eux ni au secteur privé ni à l’image de la Guinée. Ça ne profite à personne, je vous ai déjà dit que j’en suis très malheureuse.

Le secteur touristique guinéen s’est-il amélioré à votre avis après Ebola?

Pas du tout. Cela ne veut pas dire qu’il y a rien. Nous avons de très grands hôtels. Il faut quand même remercier les investisseurs étrangers. L’ouverture donnée par le Chef de l’Etat, Alpha Condé,  pour que des institutions hôtelières comme ‘’ Sheraton’’ s’ouvrent en Guinée. Ça c’est un grand investissement mais ce n’est pas ça qui va développer le tourisme en Guinée. Le tourisme, ce n’est pas Conakry mais tout c’est à l’intérieur du pays. Le  tourisme, c’est l’aménagement du site. Le tourisme c’est la route pour aller sur les sites qui sont aménagés. Le tourisme, c’est le crédit adapté au secteur hôtelier de loisirs, des villages artisanaux, des routes qui sont en bon état. Donc, il y a du travail pour développer le tourisme en Guinée.

Quelles recettes conseillerez-vous au gouvernement pour booster le secteur privé guinéen ? 

Il y a un travail à faire en profondeur. Il y a des structures qu’il faut mettre en place pour soutenir le secteur privé. L’écouter, connaître ses problèmes, l’encourager et l’entretenir. Et cela n’existe pas en Guinée.

Lors du forum pour la mobilisation des ressources de l’Etat dans un hôtel de la place,  vous-avez affirmé ceci: « comment voulez-vous qu’on mobilise des ressources, alors que les billets d’avion pour les membres du gouvernement sont surfacturés par une seule agence? »

Ça, je ne dirais pas. C’est à toi le journaliste de vous renseigner. Quelle  est l’agence de voyage qui a les 80% du marché de l’Etat. Ce n’est pas à moi de vous le dire. Mais c’est connu. Demandez aux cadres de l’administration où ils prennent leurs billets, et comparez les prix. C’est la chose la plus facile. Depuis 1996,  l’année où ‘’ Mondial Tour’’ a eu son agreement, je me suis battue au niveau de l’Etat à l’époque du Premier ministre était Sidya Touré quand le ministre Kassory était aux Finances pour qu’on donne le marché des billets d’avion aux agences de voyage guinéennes. Ceci permet à la Guinée d’enrichir ces agences de voyage, pour leur permettre d’investir sérieusement dans le secteur touristique, dans l’aménagement du site, dans la participation de la Guinée, dans les grands événements internationaux touristiques. Cela n’a pas été fait. Je me suis battue. Le premier marché de l’Etat pour les agences de voyage guinéennes, c’est moi qui l’ai obtenu. Quand je l’ai eu, je me suis dit qu’il est trop gros pour moi seul.

Je suis allée chercher deux autres agences qui étaient agréées. J’ai dit de donner le marché à ces agences-là, en leur exigeant qu’elles puissent investir une partie des recettes dans l’amélioration de la production touristique guinéenne. Et je ne cesse de me battre pour qu’on donne ce marché aux agences guinéennes, à l’instar des autres pays.

Une partie de la somme permettrait à ces agences d’avoir  les moyens de faire des politiques, afin qu’elles puissent grandir, mais aussi une partie permettra au ministère des Finances, le ministère du Tourisme et à ces agences de mobiliser ces ressources pour nous permettre d’investir dans le domaine qui est créateur d’emploi et  générateur de devises.

Mais malheureusement, les agences qui ont des marchés, ce sont des agences étrangères. Est-ce que vous voyez un Guinéen aller à l’étranger, avoir un marché au niveau des impôts, au niveau de la Banque Centrale à plus forte raison une agence guinéenne. Pourquoi les Guinéens renforcent-ils toujours l’étranger ? Pourquoi, préfèrent- ils toujours travailler pour enrichir les sociétés étrangères ? Pendant Ebola, tout le monde est parti, mais ce sont les Guinéens qui sont restés. C’est le seul pays où l’administrateur préfère traiter même les plus petits marchés. Voilà, je suis en train de passer quelque part où j’ai vu les Chinois en train de faire des briques pendant que nos jeunes chôment dans les quartiers.

Pourquoi étant Ministre, vous n’avez pas dénoncé cet état de fait à l’époque?

Je vous ai dit que depuis 1996 et j’ai été ministre en 2010. Je n’ai cessé de le faire et je le fais toujours. J’ai assez dénoncé. C’est une agence étrangère qui est chez nous qui est en train de racler tous les gros marchés. Depuis ma déclaration, rien n’a été fait. Peut-être les portes vont m’être fermées parce que j’ai dénoncé ce qui se passe. Quand on dénonce dans les autres pays mais on mène des enquêtes. C’est un problème de fond. Ce que moi je peux en tout cas. J’ai parlé dans un endroit public et avec des ministres.

Après ça, j’ai fait des courriers aux gens pour demander des marchés pas pour moi mais pour des Guinéens. Il y a des marchés qu’on peut donner aux Guinéens. Il faut quand même donner une certaine préférence pour développer ce pays. Il faut qu’on accepte de créer une bourgeoisie nationale entreprenante, pas une bourgeoisie de fonctionnaires. C’est cette bourgeoisie entreprenante  des chefs d’entreprises qui vont créer de l’emploi, qui vont pousser la croissance. Ce qu’on peut, c’est de dénoncer et je ne cesse de le faire. Tout le monde sait que Madame Sy n’a pas sa langue dans sa poche. Ça ne suffit pas. Malheureusement, je n’ai pas les moyens d’agir. Ce que je peux, c’est d’attirer l’attention et de sensibiliser.

Pour finir, quelles sont vos impressions sur le retard accusé dans la tenue du procès du 28 septembre ?

Moi je suis victime du 28 septembre. Donc, je trouve dommage que jusqu’à présent, les choses n’ont pas bougé. Mais avec l’arrivée de M. Cheick Sako, les choses se sont beaucoup accélérées et l’arrestation de TOUMBA est une preuve qui nous fait espérer que ce procès va enfin se tenir. Il faut qu’il se tienne. Moi, j’ai beaucoup espoir que Cheick Sako va faire bouger les choses. Mais, il y a beaucoup d’autres qui ont pu jouer un rôle et j’espère que TOUMBA va parler, et il faut qu’il parle.

Vous avez un message à lancer à l’endroit de vos compatriotes? 

Que l’Etat fasse le maximum pour aider le secteur privé qui est un moteur de la croissance. C’est lui qui doit créer de l’emploi, ce n’est pas à l’Etat de recruter 1500 étudiants pour les former pour la fonction publique. C’est vrai, il faut des cadres dans la fonction publique, mais c’est le secteur privé qui développe le pays. Et il y a les préalables qu’il faut et aucun préalable n’existe pratiquement dans ce pays. Et qu’il y ait la justice quand quelqu’un vole, il faut qu’on soit en mesure de l’arrêter, de le punir pour que les jeunes ne fassent pas la même chose. Il faut qu’il y ait la valeur d’exemple dans ce pays, de modèle. Quand quelqu’un fait du bien qu’il soit fêté pour ce bien. Et quand quelqu’un fait mal, qu’il soit puni.

le démocrate

Entretien réalisé par Mamady Condé

 

Print Friendly

Commentaires

commentaires

Pub Appli guinee7 Long

LAISSER UN COMMENTAIRE