Le ministre d’Etat, conseiller spécial du président de la République, Tibou Kamara, était l’invité de lynx.fm la semaine dernière. Ce proche du Chef de l’Etat, Alpha Condé a condamné les violences post-électorales avant d’appeler l’ensemble des acteurs de la vie politique à prôner la paix. Tibou Kamara demande aussi à tous les partis politiques qui estiment être victimes d’injustice ou de tricheries de faire recours aux institutions de régulations. Interview.

Que vous inspire le scrutin du 4 février et les résultats proclamés par la CENI ?

Je pense d’abord qu’il faut se féliciter que ce scrutin ait eu enfin lieu puisqu’il y a très longtemps que les élections locales n’avaient pas été organisée dans notre pays. Vous avez suivi toute la bataille, toutes les querelles liées à l’organisation de ce scrutin. Il a fini par avoir lieu. La CENI continue à proclamer les résultats au fur et à mesure qu’ils tombent. Je pense que c’est trop tôt pour tirer un bilan. J’attends que tous les résultats soient proclamés et aussi que chacun de nous ait une idée des conditions dans lesquelles l’élection a pu se dérouler pour pouvoir en tirer les conséquences dans les sens bien sûr d’améliorer chaque jour davantage le processus électoral. Et faire en sorte que chaque élection soit la plus transparente possible de manière à ce que les résultats emportent l’adhésion de chacun et de tous. C’est ce qui est de plus important, au-delà même du résultat de chacun.

Il faut faire en sorte que la démocratie soit mieux apprise, mieux comprise. Il faut que l’on assiste plutôt à un rééquilibrage des forces ou à l’émergence des forces. En tout cas, que le scrutin soit ouvert et transparent et que chacun se reconnaisse dans les résultats qui sont donnés.

Nous avons remarqué dans certaines circonscriptions, il y a certains partis politiques qui affirment haut et fort que ces résultats ne reflètent pas ceux dont ils disposent ?

Vous savez, nous sommes dans l’apprentissage, on pourrait même dire forcé. La démocratie, nous n’en avons pas encore l’habitude malheureusement, et nous n’en avons pas des pratiques très éprouvées. C’est tout à fait normal que lorsqu’il y a des élections,  que chacun redouble de vigilance et  réclame lorsqu’il estime avoir été victime d’une injustice ou d’un déni démocratie. Moi, je pense qu’il y a des institutions, qui sont des institutions de recours. Justement, lorsqu’on estime avoir été lésé si ces institutions ont la confiance des candidats et des plaignants surtout s’acquittent comme ils se doivent de leur devoir dans l’équité, dans la justice et dans la vérité. Il n’y a pas de raisons d’abord que les gens ne se plaignent pas. Il n’y a pas de raison que lorsque les plaintes sont examinées dans le cadre que je viens d’indiquer que chacun ne se plie pas aux verdicts qui aura été donnés.

Le plus important dans un processus, c’est la confiance entre les acteurs et la crédibilité du travail qui en est issu. Moi, je pense qu’aujourd’hui, il faut construire la confiance aussi bien dans notre démocratie que dans nos institutions. Cela passe nécessairement par la recherche de la vérité et de la justice. Il faut que chacun encore une fois ne se sente pas victime d’injustice ou ne se sente pas frustré ou spolié de sa victoire dans une élection qui est démocratique. Donc, je crois en ce qui me concerne pour l’instant, nous n’avons pas fini avec le processus électoral.

Alors, ces élections ont été émaillées des incidences notamment à Conakry ainsi qu’à Kalinko à Dinguiraye et puis à Kindia où il y a eu mort d’hommes. Quel a été votre sentiment en voyant cette crise poste électorale?

Je voudrais d’abord avant de répondre à votre question citer Gandhi qui est quand même l’apôtre de la non-violence. Il disait que : ‘’je m’oppose à la violence parce que le bien qu’elle produit, le bien qui en résulte est toujours provisoire, mais le mal qui en résulte est permanent’’. Ça veut dire que lorsqu’on pose un acte de violence, ça peut avoir des conséquences pendant des années et des années encore. Regardez tous les pays qui ont connu les guerres civiles, qui ont connu des guerres tribales, qui ont connu des rébellions, ces pays jusqu’aujourd’hui, ont du mal à guérir leur blessure. Ils ont du mal à réussir leur processus de réconciliation et d’unité nationale et sont toujours confrontés au démon du passé. Donc lorsqu’on commence la violence, on ne sait jamais où ça s’arrête; on ne sait jamais qui elle touche. Regardez par exemple ce qui s’est passé à Kalinko, ce sont des bébés qui ont perdu la vie qui ont péri dans l’incendie. Est-ce que ces bébés sont conscients de leurs actes. Est-ce qu’ils sont engagés politiquement, est-ce qu’ils ont une couleur qui explique le drame qui leur arrive. C’est non ! Et le plus souvent dans les actes de violence, ce sont les innocents qui périssent.

Ce ne sont jamais les auteurs ou les commanditaires des actes de violences. C’est ce qui est regrettable. Donc, on ne peut que condamner la violence, s’opposer à ceux qui prônent la violence et en ont fait une arme pour exister politiquement ou pour régler des conflits électoraux ou même de règlement de compte politique. Parce que notre pays depuis l’ère de la démocratie a un tissu social qui est extrêmement fragile. Nous sommes à la recherche d’un équilibre social dans le cadre de la pratique de la démocratie qui, il faut le dire, a divisé profondément notre pays. Parce que le discours citoyen a été remplacé par malheureusement un discours communautaire et communautariste, et aujourd’hui on met plus en avant la communauté, plutôt l’individu que la nation.

Cela est d’autant plus regrettable que justement, c’est à l’origine des incidents que nous connaissons souvent et qui ne se justifient pas. Et malheureusement, les victimes sont des victimes innocentes.

Donc je voudrais en appeler au sens de la responsabilité de chacun à notre conscience nationale pour comprendre que nous avons en partage la Guinée et que nous pouvons régler nos différends autrement que par la violence aveugle et sourde avec lesquelles, nous assistons comme lors de dernier incidents qui ont suivi les élections communales. Donc, je condamne et reprouve la violence et je pense qu’il faut aussi au-delà de la condamnation de principe, éradiquer les causes et les raisons de la violence.

C’est souvent pendant la période électorale que ces violences-là arrivent

Pas seulement pendant les périodes électorales puisque même pendant les grèves donc les mouvements sociaux, il y a de la violence. Je dirais même, il y a une culture et une pratique de la violence récurrente dans notre pays depuis notre indépendance. Voyez notre cycle d’histoire et politique vous comprendrez qu’assez souvent, le pays a été confronté au démon de la violence qui a eu de nombreux conséquence. Il y a la tragédie du 28 Septembre, il y a les événements de juillet 85 pour ne citer que les évènements les plus dramatiques. Parce que la violence est toujours dramatique dans un pays. Donc au lieu de cultiver la violence, il faut aller vers la culture de la paix, la culture de la démocratie. Parce que la violence s’explique le plus souvent comme une solution de désespoir face à un sentiment d’injustice, face à un sentiment de frustration.

C’est pourquoi dans un pays, il faut tout faire pour que les institutions des régulations de la vie politique, économique, démocratique puissent fonctionner régulièrement au mieux de leur efficience et de leur efficacité, parce que le sentiment pour les citoyens qui n’ont pas de recours lorsqu’ils sont victimes de frustrations et d’injustice, les conduit inexorablement vers le recours ultime et malheureux qui est la violence.

Pourquoi après trois échéances électorales, la Guinée continue a enregistré, des violences post-électorales. On estimait que le Guinéen est maintenant mur pour ce qui concerne les élections dans ce pays ?

Je disais tout à l’heure que nous sommes dans l’apprentissage presque forcé de la démocratie.       Nous sommes tous candidats à des élections. Nous sommes tous candidats à un mieux-être. Nous sommes tous soucieux du progrès de notre pays. En réalité, nous sommes dans la démocratie sans démocrate, nous sommes dans la république sans républicain. C’est-à-dire, nous prônons des valeurs auxquelles nous ne croyons pas. C’est la vérité. Parce que la démocratie suppose une compétition ouverte, et le sentiment aussi qu’on y va avec l’espoir de gagner. Mais, aussi avec l’éventualité de perdre. On ne va pas à une élection avec la certitude de gagner. Mais qu’on gagne, ou qu’on perde, il faut que cela se fasse dans l’équité.

Entre les deux, il y a une complication. Il y a le sentiment de confiscation des voix qui est porteur de ces germes et qui crée le sentiment de frustration non?

C’est cela que nous disons. Nous disons qu’on ne peut pas faire la démocratie sans démocrate. On ne peut pas être dans la république sans républicain. Cela veut dire que, lorsqu’on veut aller à des élections, il faut que les conditions de confiance de ces élections soient réunies. Il faut que les processus qui conduisent aux élections jusqu’au résultat qui est l’état intermédiaire parce qu’il y a toujours les recours, il faut qu’à toutes les étapes du processus électoral qu’on ait le sentiment de justice, d’équité et de transparence. Si tel est le cas, en cas de défaite, elle est acceptée ; en cas de victoire elle est méritée.

La grève des enseignants est venue se greffer à ces conflits électoraux. En tant que conseiller du président Alpha Condé et médiateur des crises, comment comptez-vous vous impliquer dans la recherche de solutions à ces problèmes?

Le Chef de l’Etat nous a instruits de trouver une solution à cette grève parce que, lorsqu’il s’agit de l’école, c’est un problème qui concerne tout le monde : parce qu’il s’agit de nos familles, de nos enfants, de l’avenir même de la nation à travers la jeunesse qui est appelée à prendre la relève demain. Il s’agit des élites de demain, des responsables de demain. Personne ne peut se détourner de la crise qui secoue et agite le milieu scolaire aujourd’hui. Parce que, de sa résolution très rapide dépend aussi bien l’avenir de la jeunesse qui est la paix dans la cité. Comme on l’a vu, nous avons été confrontés à une difficulté qu’était celle à la fois de respecter les principes qui ont été définis par rapport au dialogue social et de tenir compte de la réalité du terrain et aussi la nécessité quand même de préserver la paix sociale.

Parce qu’aujourd’hui, la difficulté de la solution à la grève est liée à la nature même de la grève. Vous avez le SLEEG qui est aujourd’hui divisée entre ceux qui étaient membres et ceux qui en ont la direction. Nous, en tant que Gouvernement, avons essayé autant que possible de respecter la légalité en ayant un interlocuteur formel, reconnu et qui a eu le mandat jusqu’à une date récente. En tout cas de représenter le monde des enseignants. Mais, il se trouve que la dissidence au sein du SLEEG a révélé aussi des divergences profondes entre ces différents responsables. C’est pourquoi, je dis que cette crise, elle est double.  Parce qu’il y a une crise interne au SLEEG liée à une querelle de leadership, d’autorité et de légitimité entre ceux qui l’ont incarné jusqu’à une date récente.

Et puis maintenant, il y a la crise liée à la satisfaction des revendications qui ont été mises en avant. Nous en tant que gouvernement, nous n’avons pas vocation à nous immiscer dans les affaires syndicales, à choisir un camp contre un autre, à privilégier un interlocuteur sur un notre. C’est ce principe qui a été défini dès le départ. C’est pourquoi nous avons essayé de discuter avec un interlocuteur que nous avons estimé était représentatif du SLEEG. Mais, l’épreuve de la réalité et du terrain montre quand même qu’aujourd’hui que les lignes ont bougé au sein du SLEEG et même du monde des enseignants. Alors, il faut concilier les deux. L’impératif d’avoir un interlocuteur légal et la nécessité de prendre en compte une réalité aujourd’hui qui s’impose à tout le monde. C’est pourquoi, moi, personnellement, j’ai lancé un appel à ce que les syndicats lavent leur linge sale en famille comme ils l’ont déjà fait lors de la dernière grève.

Mais qui n’a pas réussi ?

C’est une tentative qui avait consisté à réintégrer Aboubacar Soumah qui peut être encore refaite de le réintégrer parce qu’une fois qu’il est réintégré au sein du SLEEG, ça règle deux problèmes. Ça règle le problème du gouvernement qui, par principe, veut parler à un interlocuteur qui est reconnu ; ça permet au SLEEG d’avoir la légitimité et l’autorité d’être un interlocuteur crédible, qui a une emprise sur ceux qui les ont désignés comme représentants. Ensuite, lorsqu’on aura cet interlocuteur unique, légal, légitime, on essayera d’examiner la plateforme et de parvenir à un accord comme par le passé. Une fois que cela est fait.

Eventuellement, s’ils ont envie de voir qui est légitime ou qu’il ne l’ait pas comme, on le dit d’ailleurs, il y a un congrès qui est en perspective. Ils iront au congrès et à partir de là, la légitimité sera définitivement établie ou rétablie. Le gouvernement sera plus à l’aise d’aller à des discussions avec quelqu’un qui sera non seulement reconnu comme étant légal, issu d’instance régulière mais légitime parce que les travailleurs se reconnaitraient à lui.

Nous avons appris qu’il y a eu une réunion à la primature suite à cette grève. On ne sait pas ce qu’ils se sont dit jusqu’à présent parce que c’est une réunion sans doute restreinte entre eux. Est-ce que vous pouvez nous dire réellement ce qui s’est passé ?

Ce qui s’est passé, comme je l’ai dit, le président de la République a pris en compte quand même la demande sociale qui est de rouvrir nos écoles et de permettre à nos enfants de reprendre les classes Parce que la crise dans les milieux scolaires est devenue récurrente. Il n’y a pas encore de cela deux mois. Il y a une crise avec des relents de violence qu’on a connus et que tout le monde a condamné et regretté. Et à peine la parenthèse douloureuse refermée que voilà encore une nouvelle grève qui surgit et dans un contexte post-électoral assez tendu que nous essayons déjà de surmonter. Ça fait beaucoup à la fois dans un pays qui aspire à la paix et au progrès.

Donc, le Chef de l’Etat nous a demandés d’explorer les voies et moyens de sortir de cette énième crise au sein de notre école de manière durable et en prenant en compte l’ensemble des préoccupations exprimées par les uns et par les autres. Donc, autour du premier ministre, cette réunion a eu lieu et à la suite de cela, je pense que l’inspecteur général a été mandaté à rencontrer Aboubacar Soumah pour avoir avec lui un échange.

Les représentants de SLEEG qui étaient venus en l’occurrence Louis M’Bemba Soumah et Sy Savané, ont été à l’écoute. Toutes les solutions envisageables que chacun a eu à proposer pour sortir de la crise. Je dois constater que chacun est conscient, il y a un problème et tout le monde est disposé à trouver une solution. Il faut saluer cet esprit d’ouverture et de responsabilité parce qu’au-delà des querelles d’égos et de revendications légitimes qu’on peut mettre en avant, il s’agit quand même d’une matière très délicate. C’est une question fondamentale qui est celle de l’avenir de la jeunesse. Je pense que le processus de décrispation est en cours. Et je pense que toutes les bonnes volontés qui sont mobilisées aujourd’hui parviendront à un résultat.

Vous avez noté ce contexte de crise électoral auquel se greffe cette crise du milieu scolaire. Le ministre de la Citoyenneté est sorti dans ce contexte-là conscient de la situation pour dire qu’il va traduire à la CEPI toute personne responsable de propos qui attisent et appellent à la guerre ethnique. Comment avez-vous accueilli cette sortie de Gassama Diaby ?

Je pense qu’il n’y a personne en Guinée qui encourage l’impunité. Je pense d’ailleurs que c’est la tolérance vis à vis de certains manquements, vis-à-vis de l’Etat, de liberté, de droit et de la république qui explique beaucoup de nos problèmes. Il faut aussi bien la justice nationale en laquelle nous avons tous confiance que les instances de recours à l’international parce nous sommes dans un monde aussi globalisé. Il faut que tous ceux qui ont vocation à punir les crimes, les actes de violences se mobilisent pour le faire. C’est cela qui va assainir nos sociétés.

Il y a eu des morts lors des manifestations. L’opposition compte aujourd’hui 80 personnes. Pourquoi, c’est maintenant que les gens se réveillent ?

Je ne pense pas que réclamer la justice et la fin de l’impunité soient maintenant. Peut-être dans le contexte d’aujourd’hui où les esprits et les consciences sont plus en éveil. Face à tous les évènements malheureux que le pays a connus, tous les citoyens ont réclamé la justice et la fin de l’impunité. Il faudrait, c’est là où il y a l’enjeu passé du state de la profession de foi et des bonnes intentions aux actes. Parce que les Guinéens ont pour habitude de dire cela aussi va passer et se sont de discours, ce sont de déclamations, ce sont des proclamations. Personne ne croit à ce qu’on puisse passer un jour à l’acte s’agissant de punir les crimes et de traduire ceux qui en sont les auteurs et les commanditaires devant les tribunaux compétents.

C’est pourquoi, il y a la récidive, c’est pourquoi on parle d’impunité. Mais, je suis convaincu avec l’éveil de plus en plus aigu des consciences et le sursaut national et l’indignation nationale face aux cas d’injustice et des violences, on finira bien par rendre justice aux victimes de ces différents évènements tragiques.

Une synthèse d’Alpha Amadou Diallo             

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