06 mai 2017 – 06 mai 2018, voilà 1 an jour pour jour que la Guinée toute entière apprenait avec stupéfaction la collision meurtrière entre un camion rempli de sable et un mini car de transport de personnes sur la RN 3, précisément à Yorokoguiya – village situé à quelques encablures de la commune urbaine de Dubréka. Cet accident tragique dont le bilan définitif est toujours controversé [officiellement 26 morts – 34 selon des sources indépendantes], comme l’Observatoire Guinéen de la Sécurité Routière et de la Mobilité Urbaine (OBSERMU) a montré à quel point notre système de gestion de la sécurité routière est défaillant. Aucune des trois phases de ce qu’on appelle « cycle de sécurité routière » n’a été gérée avec professionnalisme, à savoir :

  • Avant l’accident
  • Pendant l’accident
  • Après l’accident

D’abord, il faut préciser qu’en amont de cet accident tous les signaux d’alerte étaient pourtant présents. En ce sens qu’il s’agissait d’un mini Bus de 18 places assises qui a embarqué plus de 50 passagers dont certains étaient perchés sur le toit en plein jour et a parcouru la distance qui sépare les préfectures de Forécariah et Dubréka sans être inquiété par l’un des postes de contrôle se trouvant sur le trajet. Cela prouve à suffisance le niveau du laxisme relatif au contrôle et à la sanction qui permettent la prévention.

Ensuite, si le bilan dudit accident a été aussi lourd, c’est aussi en grande partie, parce que les victimes n’ont pas bénéficié de secours rapide et approprié et surtout de soins pré-hospitaliers de qualité. En clair, la deuxième phase du cycle de sécurité routière n’a pas correctement fonctionné. En l’absence d’un système formel et performant de secours, c’est l’informel ou du moins la débrouillardise qui prend le relai. Ces « personnes de bonne volonté » n’ayant aucune formation en secourisme manipulent les blessés et aggravent inconsciemment leur état en transformant des blessures curables en blessures incurables. Sans avoir de statistiques en la matière, cette situation laisse à penser qu’en Guinée, les « secouristes informels » causeraient probablement plus de dégâts humains que les accidents eux-mêmes.

Enfin, sans trop m’attarder sur les procédures de prise en charge et d’indemnisation des victimes – qui représentent elles aussi un véritable casse-tête – je voudrais m’intéresser aux enseignements tirés au travers des grandes annonces qui ont ponctué les discours d’émotion et de compassion suite à ce drame de Yorokoguiya. Car, des accidents de la circulation et des morts sur les routes, la Guinée en connait régulièrement. Mais celui de Yorokoguiya ainsi que les autres survenus sur le même axe routier au cours des 72 heures qui ont suivi, provoquant une véritable hécatombe (40 tués aux bas mots en seulement une semaine) ont profondément choqué l’opinion.  Ainsi, le gouvernement a décidé au cours du Conseil des Ministres du jeudi 11 mai 2017 d’une « journée de deuil et de recueillement en la mémoire des victimes d’accidents de la circulation ce vendredi 12 mai 2017 ». Dans la foulée, il a également annoncé la mise en place d’une commission interministérielle chargée de l’organisation des Etats Généraux de la Sécurité Routière (EGSR). Qu’en est-il vraiment ?

Les EGSR ont été annoncés dans un contexte de grande émotion, où il fallait sans doute apporter une « réponse politique » à la mesure du drame afin d’apaiser les esprits et surtout rassurer les usagers de la route. Mais de façon générale, là où les pouvoirs publics sont vraiment indolents en Guinée, c’est de travailler à apporter une « réponse technique » ou « réponse structurelle » derrière celle politique afin de résorber définitivement le problème. Car, il ne faut pas perdre de vue, que les problèmes de l’insécurité routière de la Guinée sont loin d’être d’ordre conjoncturel, mais plutôt structurel.

Suite donc à plusieurs reports, les EGSR se sont finalement tenus à Conakry du 06 au 10 novembre 2017, soit 6 mois après le tragique accident de Yorokoguiya. Mais pour quels résultats ? Il convient de préciser que les travaux qui ont regroupé plus de 200 participants issus des différentes administrations de la capitale et de l’intérieur du pays ainsi que de la société civile ont été lancés par le Président de la République. La cérémonie de clôture a elle, été présidée par le Premier Ministre Chef de Gouvernement. Avec un forum et un symposium, les EGSR ont abouti à des résolutions pertinentes consignées dans un rapport ordonnées selon les 5 piliers du plan africain de la décennie de la sécurité routière, à savoir :

  • la gestion ou gouvernance de la sécurité routière
  • la sécurité des routes et la mobilité
  • la sécurité des véhicules
  • la sécurité des usagers de la route
  • les soins post accident

Mais  malheureusement, voilà 6 mois se sont écoulés sans que l’essentiel de ces recommandations ne soit mise en œuvre. Pendant ce temps, de spectaculaires accidents de la circulation continuent d’endeuiller le pays, à l’image de celui de Sangoyah Pharmacie le samedi 21 avril 2018 ayant fait au moins 6 morts. A ce rythme, il est difficile, voire totalement impossible d’inverser la courbe des accidents et des tués sur nos routes.

Pourtant, à l’image de l’aviation civile mondiale qui saisit chaque accident d’avion (quoique moins fréquent que les accidents sur la route) comme un véritable laboratoire, nos autorités de la sécurité routière devraient elles aussi se poser des bonnes questions après chaque accident de la circulation. A travers par exemple, des enquêtes « Comprendre pour Agir », on peut tirer les leçons des dysfonctionnements afin d’apporter des corrections nécessaires. Qui avait dit que la sécurité routière n’était pas qu’une question de moyens, mais aussi de vision et de volonté politique ?

Mamoudou KEITA, Expert en Sécurité routière

Président de l’Observatoire Guinéen de la Sécurité Routière et de la Mobilité Urbaine (OBSERMU) 

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