Mohamed Camara, Juriste et professeur de droit dans les universités pense que la solution à la crise politique est dans les mains du chef de l’Etat. Dans cet entretien qu’il a accordé à notre reporter, M. Camara réagit également à la récente sortie du président Alpha Condé qui a fait cas de la menace terroriste qui guette la Guinée, et de la mauvaise qualité de l’enseignement dans les universités.

Bonsoir M. Camara. Nous sommes à environ deux mois de la présidentielle, et le dialogue inter guinéen est bloqué. Avec  l’opposition qui menace de reprendre la rue dans les jours à venir. Quelle perception avez-vous de cela, et selon vous que faut-il faire pour sortir de cette crise ?

Mohamed Camara : Vous avez tout à fait raison à compter du mardi 28 juillet 2015, nous sommes exactement  à 74 jours qui nous séparent de la date du 11 octobre proposée par la Ceni. Il reste entendu  qu’en application de la Loi 62 du Code électoral, c’est le président de la République qui peut confirmer ou infirmer cette date à travers cette garantie légale. Je pense que l’opposition et la mouvance, c’était prévisible, qu’ils ne s’entendraient pas parce que ce cadre de dialogue, la manière dont il était structuré et présidé par des personnes qui sont dans des structures qui sont parties prenantes, c’est-à-dire que le gouvernement, la mouvance et l’opposition. Moi je pense qu’en termes de propositions concrètes, la crise politique est là parce qu’il y a eu longtemps que nous sommes dans un jeu, auquel jeu les acteurs politiques se sont livrés. La mouvance et l’opposition. La  crise a été  entretenue et aucune proposition concrète de sortie de crise n’a été faite.

Donc à pareille circonstance, la grande responsabilité doit revenir au pouvoir public pour prendre des mesures hardies et  qu’il y ait des élections crédibles et transparentes, de sorte que la Guinée puisse être dotée d’institutions réfléchissant sur le développement pour nous permettre d’écarter des élections en continu.

A ce niveau le président de la République avec tout le respect dû à son rang pouvait  prendre un décret pour convoquer une  session extraordinaire de l’Assemblée nationale.  Ça a deux mérites : ça permet de faire le rappel des députés  frondeurs de l’opposition parce qu’à ce niveau aussi il faut reprocher  que même si ça n’a pas commencé par eux à bouder l’Assemblée Nationale, parce que même le pouvoir actuel avait boycotté l’Assemblée nationale mais en Guinée, à l’application de l’article 70 de la Constitution guinéenne, il n’y a pas de mandat impératif. Il n’y a  qu’un mandat représentatif et en conséquence  aucun député n’a   à répondre à l’avis d’un homme politique ou de bouder  l’Assemblée, d’autant plus que la population lui a confié à voter les textes de lois quels que soient les problèmes, à contrôler l’action du gouvernement quels que soient les problèmes internes  et à représenter le peuple. Donc il  ne faut pas créer le vide. C’est pourquoi d’ailleurs les députés de la mouvance ont profité de l’absence des autres, au lieu de voter une résolution ramenant leurs collègues, ils se sont précipités à voter un ensemble de textes. Ça veut dire que le président de la République pourrait être la clé de la solution en prenant des mesures hardies pour éviter que les futures autorités qui vont  gérer le futur mandat  n’ait à gérer à la fois une crise politique aigue, une crise économique très affirmée et prononcée et  une crise sociale à clé. Il faut éviter tout cela à notre pays.

Prenez un exemple typique des personnes qui radicalisent la position de l’opposition ou qui mettent le pouvoir dans la fermeté, elles ne font aucune proposition concrète. Et quand vous gérez, c’est le pouvoir qui doit présenter un bilan. Ce n’est pas à l’opposition de présenter un bilan. Donc toute personne qui pousserait une autorité à jeter  l’essentiel de son énergie dans la gestion des crises ne l’aime pas. Il faudrait justement faire des propositions concrètes  de  sortie de crise assorties d’une échéance de mise en œuvre des stratégies. Moi je pense que c’est ce qui est fondamental,  parce qu’à la limite aujourd’hui, le président de la République peut prendre un décret  en convoquant le corps électoral.

Le président de la République peut prendre quatre décrets à la foi, le premier décret c’est de convoquer une session extraordinaire pour mettre au goût du jour les parties de la Loi concernant l’élection qui sont pures et contradictoires. C’est vrai que le principe de la CEDEAO indique  qu’on ne doit pas toucher au texte six mois avant une élection. Et ça c’est lorsqu’on veut modifier  substantiellement  pour faire avantager un camp, alors que dans  ce cadre-là c’est l’application de la Loi parce que le droit a pour définition  la résolution des crises, l’ensemble des rapports qui régissent la vie en société. Donc  l’ensemble des règles qui régissent  de la vie en société et non celles qui enveniment la vie en société. Donc le président peut prendre ce premier décret pour convoquer une session extraordinaire à l’effet non seulement de  rappeler  à des  meilleurs sentiments les députes de l’opposition et la mouvance de travailler en concert, mais aussi  de mettre au goût du jour les textes qui ne sont pas en adéquation avec le cadre juridique approprié, pour une élection pacifique. Deuxième décret, il peut prendre un décret à compter du 12 août,  convoquant le corps électoral au titre de l’élection communale soit 60 jours avant le jour J. Il prend également à partir du 1er  septembre un troisième décret convoquant cette fois-ci le corps électoral au titre de  l’élection des chefs de districts et de quartiers, soit quarante jours avant le jour j. Et le  3 septembre, il peut prendre un dernier décret convoquant le corps électoral au titre des  élections présidentielles soit trente-huit jours avant le jour J. Et toutes ces conditions  répondent à l’article 62 de la Loi électorale. Les trois derniers décrets sont pris à des dates différentes, mais l’aboutissement de la convocation effective du corps électoral coïncide à la date du 11 octobre. Et si on aura couplé les élections ça évite que notre pays ne soit écarté des élections en continu. Ça évite une sorte de gaspillage  financière sans compter les difficultés économiques qu’on a enregistré avec l’épidémie d’Ebola mais aussi une baisse  sur la croissance affirmée et ça évite également que  notre pays ne vive au rythme des élections chaque deux ans ou chaque trois. Sans compter que chaque fois qu’il y a des élections au niveau de notre république âgée de 57 seulement il y a toujours des enjeux en termes de tension, en termes d’orientation, en termes de violence, en terme création des mouvements démagogiques. Quand il y a un couplage pendant quatre ou cinq ans on ne réfléchit plus maintenant à l’élection on passe au travail.

Les opposants émettent des réserves sur la démarche de la communauté internationale, qui selon elle, ne jouerait pas franc jeu dans le dialogue inter  guinéen. A votre avis, peut-on se fier à  cette communauté internationale, pour résoudre nos crises, quand on se rappelle qu’au Burundi, le médiateur avait été récusé par l’opposition?

Je pense qu’il serait bien que les Guinéens travaillent ensemble, mais vous savez en matière politique ce n’est pas une question de morale, c’est les jeux d’intérêts, des rapports de forces en présence avec la volonté hégémonique de chaque partie à faire prospérer justement ses prétentions.

Et en pareille circonstance, l’appui de  la communauté internationale ne devrait venir qu’en appoint, mais il ne faut pas du tout écarter l’appui de la communauté internationale parce qu’elle arrive à point nommé, d’autant plus qu’il y a une crise de confiance entre les acteurs.  Si n’y avait pas une crise de confiance c’était une sorte d’opposition sur des principes ou des questions d’intérêts là ça pouvait être connu.

Comme les acteurs politiques (mouvance et opposition) ne veulent pas du tout  se battre sur le terrain juridique mais c’est sur le terrain politique, c’est pourquoi ils interprètent tous  les lois en leur propre  faveur. Alors que quand il y a des manquements ou une confusion mais il y a possibilité d’introduire un recours en interprétation au niveau de la justice. Alors il  y a une crise de confiance au niveau de la justice aussi  parce que quand il y a  certains dossiers qui sont introduits  par l’opposition c’est silence radio ou ça ne fait pas de suite favorable.  Même s’il faut nuancer à ce niveau  c’est parce que introduire une requête, c’est la procédure qu’il faut observer et en terme de délai pour que sa prétention puisse aboutir et qu’elle ne soit pas rejetée pour question d’inobservation des règles de procédure.

Donc partant de ces constats, je pense qu’il serait toujours bon encore une fois que le président de la République prenne  la mesure de la crise pour se mettre au-dessus des considérations de la mouvance et  de l’opposition.  Parce qu’en clair des Guinéens vivaient dans la pauvreté et dans le  cousinage à plaisanterie, mais quand le tissu social est à l’ultime degré de sa fragilité, il ne faut pas que les citoyens indiquent que voilà même si des responsabilités peuvent être partagées, il ne faut pas les diluer de trop parce que la grande responsabilité doit revenir au pouvoir qui est appelé à présenter un bilan. Donc la communauté internationale peut venir au secours de la Guinée, mais il ne faut pas oublier l’enjeu qui est derrière cela. Vous savez le groupe des contacts  sur la Guinée  avait fait dix-neuf rencontres sur la Guinée avant qu’il ne soit dissout.

Tout cela c’est un enjeu économique, un enjeu de voyage, un enjeu  lié à beaucoup d’intérêt et parce que même une crise peut arranger certains aussi. Les Guinéens doivent prendre toute cette mesure possible pour qu’ils se mettent au-dessus. Et en l’occurrence il y a à responsabiliser deux personnalités, dont monsieur le président de la République avec tout le respect dû à son rang et au chef de file de l’opposition avec tout le respect dû à son rang, pour qu’ils chassent toute personne qui radicaliserait la position de l’opposition, ne l’aimerait pas, et toute personne qui mettrait le pouvoir dans la fermeté ne l’aime pas aussi. Parce qu’à la limite le président de la République doit prendre un certain nombre de décisions puisque lui-même il n’a pas été à l’abri d’un certain nombre d’accusations quand il faisait l’opposition.

Alors les mêmes personnes se sont recyclées pour justement le mettre en confiance et c’est  les mêmes personnes qui peuvent en ces jours dire qu’elles donnaient des conseils mais qu’elles n’étaient pas écoutées. Pendant qu’il est encore grand temps il faut prendre une mesure hardie dans ce sens pour que notre pays ne soit pas toujours avec une crise spéciale politique, économique et sociale qui commence à être endémique dans notre pays.

A l’allure où vont les choses, l’opposition républicaine pourrait même ne pas participer à cette élection. Elle accuse en effet le pouvoir d’avoir instrumentalisé la Ceni, qui aurait corrompu le fichier électoral. Si jamais il y avait boycott, quel impact cela aurait sur le processus démocratique guinéen ?

Je ne crois pas que l’opposition partirait jusqu’à boycotter l’élection présidentielle. Elle va participer mais le fait pour elle de dire que s’il n’y a   pas de garantie elle ne participerait peut être c’est une stratégie pour dire attention ne pensez pas que si vous ne réglez pas les problèmes,  les problèmes vont s’accumuler en ce moment, je crains qu’il y ait  à la fois une sorte d’accentuation  de la crise politique économique et sociale. Ce qui ne donnerait pas la tranquillité d’esprit au  niveau des pouvoirs publics à gérer bien le pays. Donc la stratégie de l’opposition en tendant à brandir une menace de boycott je ne crois pas beaucoup à une menace de boycott, cette stratégie ne paie pas non plus ni pour eux ni pour le pays.

Maintenant quand vous prenez la logique du boycott, quand il y a boycott et qu’il y ait élection avec cela, je crains que ça ne crée un désamour politique au niveau de la population  et enfin la légitimité, la crédibilité des personnes qui vont  être élues parce que quand on veut avoir une élection crédible transparente et le résultat accepté par tout le monde, de façon pacifique, il faudrait que le cadre juridique soit cohérent.  Il faudrait que l’organisme qui gère les élections en fasse l’objet de crédibilité. Et enfin, il faudrait que le fichier électoral soit propre. Donc il est bon qu’une entente soit trouvée. Que les institutions de la République  ne confondent pas l’inaction et la neutralité. Elles doivent être dans la neutralité entre les acteurs mais de là à parler d’une  inaction il n’y a qu’un pas que je ne suis pas du tout prêt à franchir cela. Parce que l’article 2 alinéa 3 de la Loi électorale indique que les cours et tribunaux peuvent prescrire toute mesure utile  au déroulement des élections. Donc ça veut tout dire.

Le président de la République était face aux étudiants de l’Université de Sonfonia le samedi dernier, où il a évoqué d’éventuelles menaces djihadistes contre la Guinée. Alpha Condé évoquait ainsi la question du voile intégral, qui selon lui constituerait un véritable danger. Quelle lecture avez-vous de cette sortie du président?

Je pense c’est une sorte d’alerte précoce mais la menace djihadiste, la menace de l’insécurité constitue une idée à ne pas négliger c’est pourquoi il faut en parler.  Je pense que l’université était bien  appropriée pour lancer l’idée alors je pense qu’il est arrivé à point nommé. Il ne s’agit pas non plus de lancer simplement l’idée. Il faut mettre en place une sorte de groupe de réflexion pour davantage savoir quelles sont les marges de manœuvre de la Guinée et quelles sont les menaces qui planent sur nous. Quelles sont les opportunités qui s’offrent en nous et quels sont nos points forts et nos points faibles.

Il faut doter le pays d’une Loi contre le terrorisme. Donc à ce niveau les législateurs pourraient faire preuve d’inspiration pour faire l’anticipation sur ce phénomène là,  pour réduire davantage les facteurs d’échecs de nos stratégies de sécurité et accroître les clés de réussite pour que nous puissions contrer cette menace. Aucun Etat n’est à l’abri de cette nébuleuse qui mène une sorte de guerre asymétrique avec des idéologies qui n’ont aucun fondement mais qui ont la possibilité malgré tout parce qu’ils sont avec de l’argent, la plupart sont avec des narcotrafiquants parce qu’ils sont avec  plein de situation nébuleuse.

Pour éviter que notre population ne soit victime de tout cela, Il faut développer les projets gigantesques pour que le citoyen soit occupé et que les  citoyens qui vont être dans le chômage, qui peuvent facilement aller jouer à la loterie pour se faire de l’argent avec le hasard, si ceux-ci sont en face des nébuleuses à cause d’argent obtenu à travers les rançons au niveau des prises d’otages çà et là, je pense ça peut être un terrain fertile pour eux-mêmes, un terreau fertile pour que ces personnes-là soient recrutées, sans compter l’endoctrinement de la jeunesse avec la situation qui se pose présentement. Je pense que les donnes économiques et sociales doivent être prises en compte  mais de l’autre la donne sécuritaire doit être là pour que  l’on puisse contrôler le long de nos frontières.

Toujours par rapport à cette conférence du président, il a déploré la mauvaise qualité de l’enseignement dans les universités privées, construites pour la plupart par d’anciens ministres. Tout en promettant d’y remédier par la construction de grandes écoles publiques. Votre réaction à ces critiques du chef de l’Etat?

Je pense que la critique est fondée. Quand on estime que le niveau de l’enseignement ne fait que baisser, je pense que ça ce ne que l’effet, la cause c’est ailleurs. La cause d’abord c’est l’Etat. Quel est le budget qui est  consacré à l’éducation. Alors je pense il faut améliorer le système  éducatif  mais les universités privées, tout comme les universités publiques sont confrontées aux mêmes réalités. D’ailleurs les universités  publiques sont confrontées à beaucoup plus de réalités que les universités privées. Donc je pense qu’il serait bon d’initier dans le cadre  d’arbitrage financier,  faire en sorte que le budget consacré à l’éducation soit nettement accru et à la recherche c’est cela. Chaque personne doit à la formation au cours de l’année notamment au niveau de la fonction publique, l’article 12 de la loi 28 est très claire, le droit de formation est garanti. En Guinée, il n’y a pas d’écoles doctorales en droit alors que l’université Cheick Anta Diop de Dakar,  un seul département de droit a 25 professeurs agrégés. Je pense que c’est les dirigeants qui doivent faire preuve de vision pour dire la priorité doit être au niveau de l’éducation.

Interview réalisée par Moussa Traoré in Le Démocrate  

Print Friendly, PDF & Email
Pub Appli guinee7 Long

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here