Jeudi dernier, le leader de la Génération Citoyenne (GECI), Fodé Mohamed Soumah a accordé une interview exclusive à notre reporter à son domicile privé de Kaporo, dans la Commune de Ratoma. Dans cet entretien, Fodé Mohamed Soumah parle essentiellement des législatives. De la position de l’opposition dite républicaine, de la mouvance présidentielle, de la déclaration de la communauté internationale, du score réalisé par son parti et de la nécessité d’une recomposition politique. Interview.

Guinee7.com : Quelle lecture faites-vous de la dernière déclaration de la communauté internationale et qui fait état de certaines irrégularités dans certaines circonscriptions électorales ?

Fodé Mohamed Soumah : Selon la formule consacrée, on dit souvent qu’il n’y a pas d’élections parfaites. Je crois qu’aujourd’hui, il ne faudrait pas se voiler la face. Tout le monde savait qu’il y avait un déficit de bonne organisation en amont. Donc, il ne faut pas s’étonner qu’à la fin on se retrouve devant cette situation.

Le fait que la communauté internationale ait indexé 8 circonscriptions  sur 38 ne devrait pas remettre en question toute l’élection comme le réclame l’opposition républicaine. Je crois qu’on pourrait se limiter au comptage manuel ou le décryptage des anomalies avérées. Afin d’en finir avec ces élections. Pour utiliser une formule imagée de cette situation ubuesque, j’ai un jeune militant qui m’a envoyé un message humoristique tout à l’heure qui résume un entretien entre un Américain, un Européen et un Guinéen qui discutaient des élections dans leurs pays respectifs. L’Européen dit qu’ils sont les meilleurs en démocratie car les résultats sortent dès la fin du scrutin chez eux, l’Américain rétorque qu’ils sont les number one parce que leurs résultats sortent pendant que le vote se poursuit. Le Guinéen conclut qu’il est champion du monde car chez lui les résultats sont connus avant le vote.

Bref, j’ose espérer qu’on ira très vite parce qu’on ne peut pas continuer à parler de ces élections trois années après la présidentielle surtout qu’entre temps, tous les pays qui n’avaient pas été aux élections sont passés à autre chose. Je veux parler de la Côte d’Ivoire qui était en guerre au moment où on allait aux élections le 27 juin 2010, et qui a fini sa guerre, installé son président, son Assemblée et ses maires. Et qui aujourd’hui, caracole avec une croissance à 9.3, avec une prévision de 9.7 à la fin de l’année. Alors que les objectifs du Président Ouattara à la fin de son mandat de 5ans, étaient de 10 pour cent.

C’est pour vous dire que dès la deuxième année de son mandat, il peut  atteindre cet objectif. Nous avons eu des élections au Sénégal, au Niger, en Afrique Centrale, il y a même le Kenya qui a organisé six élections le même jour. Nous voyons le cas du Mali qui, malgré les soubresauts, a pu organiser ses élections présidentielles ou le perdant n’a pas attendu les résultats définitifs pour aller jusque dans le domicile du Président élu pour le féliciter.

Donc, ça ne nous honore pas. Il faudrait que les Guinéens comprennent qu’au-delà des querelles politiciennes, il y a le quotidien des populations à prendre en compte, au point de le mettre au cœur du débat. Elles sont passées de la souffrance aigüe à la misère.

Justement, quelle analyse faites-vous- de la position de l’opposition et de la mouvance ?

Je trouve que c’est irresponsable de la part de l’opposition républicaine de demander l’annulation du scrutin. Quand on sait que le scrutin a été financé par l’extérieur. Je leur demande qui va financer la nouvelle élection ? Qui va donner les dizaines de millions d’euro pour ce faire ? Pour ma part, je ne vois personne venir dépenser encore des centaines des milliards de nos francs pour une élection qui aura mobilisé des millions de Guinéens avec un taux de participation record pour un scrutin local.

Il est temps d’en finir avec cette transition et passer à autre chose. Mais contrairement à ce que claironne le pouvoir, cette élection ne réglera aucun problème latent, au même titre que la communication propagandiste qui avait accompagné le PPTE.

Et  les réclamations de la mouvance  qui crie à la fraude?

Vous savez, c’est de bonne guerre. Mais si chacun continue de tirer la corde de son côté, on risque de créer une situation inextricable qui voudrait qu’on n’organise pas des élections pour les perdre, et que dans le même temps on crie au loup.

Sincèrement, si l’opposition avait axé son travail sur une stratégie d’ensemble, une force prospective, une analyse rationnelle de la situation, elle aurait suivi les indications de la GECI qui allaient dans le sens d’obliger le pouvoir à organiser les élections dans les délais impartis au lieu de chercher à contrer la fraude et de se mettre en réaction des agissements supposés relever d’une fraude éventuelle.

Mais à un moment donné vous étiez membre de cette opposition…

Bien sûr, la GECI était membre de cette opposition, je dirais même membre fondateur du Collectif. Nous avons quitté le bloc de l’opposition républicaine mais nous sommes opposants et nous nous œuvrons à mettre sur pied une réelle opposition.

En fait, notre analyse tenait en ceci : l’opposition étant forte dans l’opinion, il était question d’aller en ordre serré afin de transformer ce poids électoral quantitatif qui dépassait les clivages politiques et ethniques en majorité sur les bancs de l’Assemblée nationale.

Je crois que si on avait eu Kassory Fofana, tout seul à Forécariah et soutenu par tous, Abé Sylla à Kindia, Fodé Mohamed Soumah à Kaloum, Cellou Dalein à Labé, Sidya Touré à Boffa, Lansana Kouyaté et tous les autres, il n’y aurait pas eu photo.

Vous voulez dire qu’au rythme de ces résultats provisoires, vous aviez raison ?

Absolument ! Qui aurait pu nous battre avec des candidatures uniques, identifiées, soutenues par tout le monde ? Mais face à l’unité de façade et les égos surdimensionnés, résultats des courses : on se retrouve à nous marcher sur les pieds en étant des adversaires à se partager le même électorat. Lorsque vous êtes cinq partis de l’opposition dans une circonscription à partager, les voix acquises à l’opposition, vous faites la part belle au pouvoir qui fait le plein de ses voix. En fait, nous avons plus de politiciens que de politiques dans notre pays.

Selon vous, est-ce que l’avenir politique de la Guinée est menacé ?

Non, non et non malgré les discours alarmistes. Je crois que les populations veillent au grain,  et ont dit aux politiques : ‘’ Vous vouliez qu’on aille aux élections, on a voté. Maintenant, on vous demande de vous occuper de nous’’.

Donc, que les politiques veuillent ou pas, les populations auront toujours le dernier mot.

Quelle lecture faites-vous des résultats provisoires publiés par la CENI ?

Franchement, la GéCi dans sa dynamique d’apaisement et d’honnêteté intellectuelle a annoncé la couleur très vite. Bien que nous soyons arrivés en tête dans certains bureaux de vote de Tombo, et 1er à Tamara et Soro où nous avions battu le RPG et l’UFR au vu des résultats de notre propre centralisation des votes, ceux-ci paraissaient insuffisants pour espérer la victoire ou attendre que la CENI proclamât les résultats provisoires.

Il fallait donner un signal fort à la classe politique, remercier ceux qui avaient voté pour nous, annoncer notre défaite et nous préparer d’ores et déjà aux élections communales. Depuis cette date, les élections législatives sont derrière nous.

Et votre score ?

C’est un score honorable. Je pense qu’au vu des résultats définitifs, la GéCi pourrait être la troisième force à Kaloum, après le RPG qui est le parti au pouvoir et l’UFR. Vu notre jeune âge, talonner ces deux partis qui existent depuis la signature du décret relatif au multipartisme intégral par feu le Général Lansana Conté, est un honneur.

Autre chose, ce que nous espérons au plus vite, serait que les Guinéens puissent porter leurs voix vers la compétence et le mérite. Vers les propositions et solutions pour permettre à nos jeunes de sortir de cette situation de chômage endémique. C’est la meilleure voie pour les sortir du vote identitaire, communautaire, alimentaire et l’achat des consciences.

Il est temps que les Guinéens choisissent les meilleurs d’entre nous. Je crois que la Guinée ne s’en sortira que lorsqu’elle sera dirigée par les meilleurs fils et filles de ce pays.

Nous avons mené une campagne de proximité, d’explication, une campagne citoyenne et apaisée. Nous avons subi beaucoup  de provocations : des affiches déchirées, nos banderoles arrachées, et même notre bâche sur le pan de notre façade principale.

J’ose espérer que dans un avenir très proche, les Guinéens vont se dire : ‘’ ça suffit cette chienlit qui consiste à tourner en rond, y en a marre de cette misère dans le 1er pays exportateur mondial de bauxite, nous voulons être gouvernés autrement… C’est à ce moment que la GECI pourrait tirer son épingle du jeu car elle a densifié son électorat au niveau des jeunes et de l’intelligentsia guinéenne. Ce moment n’est pas loin car les populations sont fatiguées, découragées et en perte de repères.

Est-ce que vous n’avez pas de regret au sortir de ces élections. Certains observateurs estiment que si vous aviez fait comme Mouctar Diallo, des NFD ou Aboubacar Sylla, de l’UFC, vous auriez pu être député ?

Je n’ai pas du tout de regret. Moi, je pense, j’estime que contrairement à la pratique politique en Guinée, un leader politique doit prendre des risques et se présenter dans un endroit à l’uninominal. C’est ça qu’on appelle un leader politique. Un leader politique ne peut pas aller se réfugier derrière une liste nationale. Pratiquement tous les leaders politiques sont des têtes de liste. Non, faire de la politique, c’est aller à la conquête d’un fief ou d’un bastion.

Je vous donne le cas de la France lorsque Hollande a été élu, il a dit que tout ministre qui ne serait pas élu, devrait quitter le gouvernement.

Le caractère légal ou constitutionnel est important. Mais la légitimité populaire l’est tout autant. Et celle-ci, on ne la tire pas à partir d’une liste nationale, mais à l’uninominal. Donc, tout comme mon frère et ami Abé Sylla, nous avons pris ce risque. Il n’y a pas de regret mais des erreurs à ne pas répéter.

Enfin, les pronostics vont bon train dans le choix du prochain président de l’Assemblée nationale alors qu’une disposition légale voudrait qu’il soit issu des élus à l’uninominal. Que vont faire tous ces leaders élus à la proportionnelle ? That is the question.

En tant qu’économiste, comment avez-vous vécu l’après élection avec la fermeture  des commerces ?

Vous savez, il y a une situation délétère palpable qui s’est installée. C’est ce qu’on appelle la psychose, la peur, la crainte. Dans un passé récent de nombreux compatriotes ont perdu la vie, des biens avec beaucoup de blessés.

Mais au lieu de les rassurer et de prendre le taureau par les cornes, le pouvoir s’est limité à des vœux pieux tels que les enquêtes à ouvrir et des réparations qui se font attendre.

Mais paradoxalement à ce soutien que je manifeste, je trouve aujourd’hui que leur attitude est malsaine parce qu’il n’y a pas de mots d’ordre de grève ni de manifestations en vue. Ils ferment pourquoi ? L’explication ne devrait pas se limiter à l’insécurité ambiante !

Cette situation met notre économie à mal et accentue la paupérisation des populations. Il est temps que chacun d’entre nous pense aux populations et ensuite à la paix et à la sécurité de notre pays.

Regardez pendant qu’on parle, un journal aussi sérieux que le canard vient de jeter un pavé dans la marre en parlant d’un coup d’état prévisible dans notre pays. Donc, au lieu de nous lever comme un seul homme, au lieu de l’union sacrée derrière l’intérêt supérieur de la nation, on se disperse en des interrogations et des querelles intestines, politiciennes, abjectes.

Je crois qu’il y a des moments où il faut aller à l’essentiel. Il faut créer une osmose entre les Guinéens, cultiver l’esprit civique et la paix, créer une sécurité généralisée et faire en sorte que la Guinée donne un signal fort à l’extérieur.

Ce n’est pas le gouvernement  seul qui va créer des emplois. Même s’il était dirigé par Fodé Mohamed Soumah ou Obama. Ça commence par rassurer les investisseurs potentiels. Ce sont les investisseurs qui vont nous permettre de créer des emplois, produire et nous enrichir. L’Etat à lui seul ne peut pas tout régler et embaucher nos jeunes. Son rôle est de créer un cadre approprié pour ce faire, et c’est de la responsabilité de tout le monde.

La Guinée a des atouts.  Je viens du monde de la finance où l’argent n’aime pas le bruit. Un cadre apaisé créé amènent en dehors de nos frontières et à l’intérieur des investisseurs. Tous les investisseurs viendraient frapper au portillon. Aujourd’hui dans certains pays comme la France, on crée son entreprise en quelques clics, au Sénégal c’est en 24 heures.  Lorsque vous aidez votre population à accéder à ce minimum, invariablement, ça enrichit l’Etat, parce qu’ils vont payer des taxes, consommer, produire, etc.

Si la GéCi arrive aux commandes de ce pays, elle montrera aux guinéens que tout est possible chez nous et que la fatalité n’est pas de mise. Nous sommes un scandale géologique avec des populations pauvres.

Nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins et je crois que chaque Guinéen en son âme et conscience sait que notre avenir n’est pas ailleurs, mais ici. Nous devons consolider la construction de la nation et de l’Etat de droit.

C’est le soubassement, mettre en place des institutions équilibrées, séparées et à partir de là, essayer d’obtenir des contrepouvoirs. Une Assemblée capable de contrôler l’action gouvernementale, un Conseil Constitutionnel face à l’exécutif, un appareil judiciaire doté de moyens lui donnant son indépendance, etc. Franchement, le décollage économique de la Guinée est un jeu d’enfant pour un visionnaire.

Vous êtes optimiste?

Tant qu’on va continuer à tenter le diable avec cette politique d’éternel recommencement avec les mêmes aux commandes depuis mathusalem, l’absence d’implication de la jeunesse dans les jeux politiques, nous n’irons nulle part.

Aujourd’hui, il y a de la place pour une recomposition politique que je souhaiterais trans-générationnelle, asexuée et multiethnique afin de faire la part belle aux jeunes.

La GéCi va travailler pour fédérer de nouvelles forces progressistes sans écarter les autres. Il n’y a pas d’adversité dans notre philosophie. C’est la compétition pour la conquête démocratique du pouvoir. Une fois la compétition terminée, on redevient tous des Guinéens.

Nous espérons que de nombreux Guinéens nous retrouverons autour de cet idéal afin que nous puissions avoir une société équilibrée, et pourquoi pas un Etat émergeant à l’horizon 2025. C’est le projet et le combat de la GéCi. Nous pouvons rattraper notre retard, dépasser des pays comme la Chine et l’Inde qui croulaient sous la misère au moment où la Guinée était le grenier de la sous-région et la locomotive de la sous-région.

De grâce, il faudrait qu’on mette un terme à la violence politique, qu’on soit beaucoup plus responsable.

J’espère que très vite, l’opposition républicaine va revenir à de meilleurs sentiments en se limitant aux 8 circonscriptions indexées et à l’arbitrage de la Cour Suprême. Dieu sauve la Guinée de ses vieux démons. Je vous remercie.

Interview réalisée par El Hadj Mohamed Diallo

 

 

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