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Guinée : Risque de ralentissement de la croissance économique (Par Dr Mamoudou Touré, Économiste-Consultant, Enseignant-Chercheur)

La théorie économique nous enseigne que l’investissement est l’un des principaux, sinon le principal déterminant de la croissance de l’activité économique à travers son impact sur l’offre globale et/ou sur la demande globale. En effet, partant de la loi de J. B. Say, pour les économistes de l’offre tels que Laffer, Schumpeter ou encore Solow, l’investissement favorise l’amélioration de la productivité et in fine la création de la richesse. En revanche, pour Keynes, l’investissement en tant que composante de la demande globale stimule la croissance économique par le biais de son effet multiplicateur. Il résulte de ces deux courants que la croissance de l’activité économique est largement tributaire de l’investissement.

Qu’en est-il donc pour le cas de la Guinée au cours de cette dernière décennie ?

  1. Des crises politiques et sociales à la croissance retrouvée et consolidée grâce aux investissements massifs.

Après avoir connu une récession de l’activité économique en 2009, corollaire de la transition militaire plutôt instable en termes de gouvernance politico-économique et financière, la Guinée a retrouvé une dynamique de croissance positive dès 2011. Cette performance, malgré que le pays ait été ébranlé par la crise sanitaire de 2013-2015, a été consolidée et intensifiée en 2016 avec un taux de croissance réel record de 10,5% selon le Fonds Monétaire International (FMI).

En effet, l’allègement du poids de la dette extérieure de deux tiers en 2012 a procuré une marge de manœuvre plus importante à l’État guinéen en termes de crédibilité vis-à-vis des partenaires de financement et d’espace budgétaire. Cette performance, relative à la bonne gouvernance économique et financière, a amélioré l’attractivité du pays vis-à-vis des investissements privés et étrangers. Cette situation a eu pour implication la hausse substantielle des dépenses d’investissements essentiellement tirées par le secteur privé pour près de 80%. Ces investissements ont été destinés essentiellement aux mines et aux infrastructures énergétiques en tant que secteur prioritaire et stratégique pour le pays. Ainsi, le taux d’investissement global en pourcentage du produit intérieur brut (PIB) est passé de 19% en 2010 à 27% en 2012. La hausse des dépenses d’investissements a alors stimulé l’activité économique dont le taux de croissance a été porté à 5,9% en 2012 après que le pays ait été en récession en 2009 pendant la transition militaire.

En dépit de la crise sanitaire, l’investissement public en Guinée a augmenté substantiellement. En effet, son niveau moyen a atteint 7% du PIB entre 2012-2015, contre 4% entre 2000-2010. Ce niveau quoique appréciable reste tout de même inférieur de 2,5% du PIB à celui des pays de l’Afrique sub-saharienne en moyenne, selon le FMI.

Au terme d’un ralentissement entre 2013 et 2015 à cause de la crise sanitaire, le pays a repris le chemin de la forte croissance en 2016 avec 10,5% de taux de croissance réel, niveau jamais atteint d’ailleurs. Cette forte reprise de la croissance économique est essentiellement tributaire des investissements massifs dans les secteurs miniers et énergétiques mais aussi dans la manufacture. Elle a également été favorisée par la mise en œuvre des réformes des finances publiques et du code amélioré de passation des marchés publics. Ceux-ci ont également contribué à l’amélioration du taux d’exécution des dépenses d’investissements qui sont passées de 42% en 2015 à 75% en 2017. De surcroît, l’effort de l’Etat, à travers les ressources intérieures, a été porté en moyenne à 70% du financement des investissements. Toutefois, le lien théorique entre l’investissement (public) et la croissance économique apparaît par moment peu évident et difficilement justifiable pour le cas de la Guinée. La preuve en est qu’en dépit de l’expansion des dépenses d’investissements publics pendant le régime militaire de 2009-2010, la croissance économique n’a pas connu une forte accélération et pis l’économie s’est même contractée en 2009. L’essentiel de ces dépenses d’investissements (plus de 90%) étaient orientées vers les infrastructures économiques contre 4% pour les infrastructures sociales ayant un impact direct sur les plus démunis. Pendant cette transition, compte tenu de l’insuffisance des recettes publiques et le tarissement des financements extérieurs, une bonne partie des dépenses d’investissements publics a été financée par l’endettement auprès de la banque centrale. Cette attitude a fait exploser la position nette du trésor vis-à-vis de la banque centrale et entretenu une pression inflationniste.

  1. Croissance économique compromise à cause des crises sociales et politiques ainsi que la gouvernance.

Si cette bonne performance a été, dans une moindre mesure, maintenue en 2017 avec un taux de croissance réel estimé à 8,2% (source : FMI), la situation projetée en 2018 avec un taux de croissance de 5,8%, risque d’être sérieusement compromise. Certes la création de richesse en Guinée est pour l’essentiel portée par les mines et l’énergie, mais les crises sociales et politiques dans lesquelles le pays est régulièrement plongé depuis le début de l’année vont à coup sûr fragiliser la bonne marche de l’économie domestique globalement.

En effet, compte tenu de la défiance de l’État par certains acteurs sociaux, du climat d’insécurité et des risques d’accrochage et d’attaques des biens publics et privés que font peser les mouvements socio-politiques, les entreprises installées dans le pays ferment systématiquement les unités de production, de distribution et de commercialisation/prestation des biens et services. Cette situation contribue à réduire substantiellement l’offre de l’économie et donc réduit des possibilités de promotion de la croissance économique sur ce volet. D’autre part, par peur d’être agressés par les manifestants, les citoyens (demandeurs potentiels de biens et services) vont ajuster leur comportement en limitant au maximum le risque de s’exposer. A cet effet, ils préfèrent plutôt privilégier la sécurité en se confinant naturellement en lieux sûrs, c’est-à-dire à la maison. Ce comportement a pour corollaire la baisse de la demande de l’économie affectant sérieusement la dynamique de création de richesse comme l’anticipent les économistes de la demande. De plus les entreprises vont reporter leurs carnets de commandes et donc leurs investissements, toute chose qui amplifierait la contraction de l’activité économique. En fin de compte, le pays risque de se retrouver dans une position d’équilibre au rabais, du fait de la baisse combinée de l’offre et de la demande à cause essentiellement de la frilosité des acteurs subséquente aux crises sociales et politiques récurrentes. Ce qui réduira les recettes publiques attendues par l’État et donc les dépenses publiques programmées dont celles des investissements.

Sur le plan international, la répétition des crises, qu’elles soient sociales ou politiques, augmente le risque-pays, ceci renvoie un mauvais signal et par conséquent, une hésitation des investisseurs à se tourner vers notre pays. Dans la mesure où l’exploitation des mines apparaît comme un peu excentrée des foyers de tensions, sur le court terme, ce secteur peut être épargné. Toutefois, à moyen terme, il risque de subir le ralentissement ou le retrait des investissements à cause du manque de visibilité en termes de stabilité socio-politique. Quand bien même que l’État maintient voire augmente ses investissements, cette situation risque donc de compromettre sérieusement la dynamique positive de l’économie domestique. De surcroît, la mise au chômage probable des travailleurs, ne serait-ce pour des raisons techniques, alimenterait des tensions dans ces zones dont les conséquences seraient terribles pour l’ensemble des populations, ce qui enliserait davantage le pays et mettrait à mal la stabilité sociale et économique.

Par ailleurs, le ralentissement de l’activité économique ne favorisera pas l’atteinte des objectifs de croissance, d’inflation, de déficit public et de taux de change sur lesquels les hypothèses du cadrage budgétaire sont bâties. De plus, l’ajustement du prix du carburant à la pompe va certes améliorer les recettes fiscales mais compromettrait la réalisation des hypothèses qui sous-tendent le cadrage budgétaire notamment celle du taux d’inflation.

En effet, la baisse des investissements met au ralenti l’appareil économique par conséquent l’atteinte du taux de croissance réel initialement projeté. La hausse du prix du carburant à la pompe combinée avec la baisse de l’offre entretiendraient un risque inflationniste généralisé à cause du phénomène d’ajustement des prix qui sera opéré par les acteurs économiques dont la seule obsession est le maintien de leur marge. La morosité de l’activité économique ne favorisera pas la création de richesse et ainsi la mobilisation des recettes publiques attendues connaitra certainement un essoufflement évident, hypothéquant alors l’exécution des dépenses prévues au titre des investissements publics. Si à terme les secteurs qui apportent des devises (mines, agriculture, etc.) sont d’aventure touchés, la stabilité du taux change serait mise à rude épreuve, ce qui entrainerait une dépréciation du franc guinéen et une montée de la pression inflationniste.

Ce cocktail d’implications défavorables à l’économie domestique affecterait probablement la réalisation du programme gouvernemental en matière d’amélioration des conditions de vie des populations et de réduction de l’incidence de la pauvreté multidimensionnelle.

  1. Que faut-il faire pour atténuer le ralentissement de l’activité économique ?

De par la récurrence de ces crises sociales et politiques, l’État et les acteurs sociaux et politiques doivent s’inscrire dans une logique de résolution définitive de celles-ci au risque de les revoir émerger de nouveau et de façon systématique. Compte tenu de leurs conséquences sur la stabilité socio-économique et politique du pays, le chemin du dialogue et du respect scrupuleux du cadre institutionnel, juridique et règlementaire doit être, à toute épreuve, privilégié.

Avec un taux de pauvreté de 55% de la population et occupant la 183ème place sur 188 pays dans le classement selon l’Indice de Développement Humain (2016) du système des Nations Unies, la Guinée n’a plus le temps de gamberger encore moins de marge de manœuvre. Le pays doit, plus que jamais, s’employer pour concrétiser son programme de développement à travers la mise en œuvre du plan national de développement économique et social (PNDES).

Pour y arriver, l’État doit actionner dès maintenant des mesures à court terme. Celles-ci doivent couvrir :

  • le retour au calme dans la cité pour relancer l’activité économique, rassurer les acteurs économiques et attirer les investisseurs ;
  • la mise en place des mesures d’accompagnement pour atténuer les effets de l’ajustement du prix du carburant sur les plus démunis ;
  • la poursuite des réformes structurelles pour rassurer les guinéens, les investisseurs et les partenaires de la Guinée ;
  • la promotion de la transparence et de la bonne gouvernance en matière de gestion des ressources publiques pour rétablir la confiance entre gouvernants et gouvernés ;
  • l’amélioration de l’efficience des investissements publics pour soutenir la dynamique de création de richesse et d’emplois.

En effet, l’investissement public peut jouer un rôle important d’impulsion de la croissance économique, mais son effet dépend de manière cruciale de son efficience. Selon le FMI, en moyenne, un pays perd environ 30% de la valeur de ses investissements en raison des inefficiences de son processus de gestion des investissements publics. Pour le cas de la Guinée, cette perte d’efficience semble être plus importante compte tenu des nombreux intervenants et des risques de corruption dans la chaîne d’exécution des dépenses d’investissements. Pour améliorer l’efficience des investissements publics, l’État peut à très court adopter une stratégie visant à mettre fin à l’opacité dans la gestion de ceux-ci, source de toutes formes de corruption. Il doit également renforcer les capacités humaines pour améliorer l’absorption du pays. Le dividende tiré de l’amélioration de l’efficience des investissements est la promotion de la croissance économique et la confiance des partenaires retrouvée.

L’État doit également s’assurer de la cohérence des investissements publics avec le programme de développement du Gouvernement. A ce titre, les dépenses d’investissements doivent être ciblées et orientées vers les secteurs et projets appropriés et plus productifs avec une programmation et une budgétisation rigoureuses pour éviter des surestimations farfelues et coûteuses dont les conséquences sont l’inefficience et la non réalisation de certains projets d’investissements majeurs et prioritaires.

Pour améliorer l’efficacité du programme d’investissement, l’État doit, dans le cadre d’une faible trésorerie, rationaliser l’octroi des crédits budgétaires en les réservant à un nombre limité de projets réalisables et à fort impact socio-économique. Il s’agit par exemples des infrastructures sociales et économiques.

Dans une économie caractérisée par une faiblesse ou un manque de dynamisme du secteur privé, l’État à travers les investissements publics se positionne comme véritable soutien de l’économie domestique. En Guinée, les investissements publics représentent un peu moins d’un tiers des dépenses totales et 7% du PIB. Avec ce niveau, ils constituent ainsi, par le biais de l’effet multiplicateur, un véritable levier de la croissance économique encore faut-il que les dépenses qui en résultent soient efficientes et que les secteurs les plus productifs soient privilégiés. C’est pourquoi la qualification du mécanisme d’exécution des dépenses d’investissements ne doit souffrir d’aucune contrainte de nature à limiter leurs effets multiplicateurs sur l’économie. En fin de compte, si les dépenses d’investissements publics sont nécessaires pour soutenir l’effort de création de richesse et d’emplois, elles ne sont cependant pas suffisantes pour maintenir le pays sur une trajectoire de croissance inclusive, soutenue et durable, d’où la poursuite des réformes et la promotion de la transparence dans la gestion des ressources publiques pour attirer davantage d’investissements privés. Seul le secteur privé crée la richesse de façon soutenue.

Une fois la croissance retrouvée et maintenue, le curseur devrait être orienté sur la distribution de son fruit. Ceci fera l’objet d’un autre article.

 

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