Ce mercredi à la Place des Martyrs, Ibrahima Sanoh, écrivain, activiste, nous a accordé une interview à guinee7.com.

Guinee7.com : Vous avez décidé de marcher de Kindia à Conakry, pour revendiquer entre autres, le respect de la mémoire guinéenne, l’alternance en 2020, la lutte contre la corruption et particulièrement la réconciliation nationale, quelles  sont vos attentes ?

J’ai juste décidé de faire cet effort sacrificiel, afin que naturellement les décideurs ouvrent les yeux à la réalité. Parce que si vous voulez, le président de la République a mis en place une commission de réconciliation qui a fait un travail. Il avait confié la mission à son Premier ministre Mamady Youla, d’implémenter cette commission. Mais à notre fort étonnement, le Premier ministre Kassory, lors de sa déclaration de politique générale, ne fait nullement mention de cette question de réconciliation, donc là, cela a été préoccupant. La seconde chose a été que la question mémorielle elle, n’était pas bien entretenue, maintenant qu’on a 60 ans à peu près, 60 ans de colonisation, 60 ans d’indépendance, regardez la place des Martyrs, il n’y a que ceux-là qui ont résisté à la pénétration coloniale. Où sont les pères de l’indépendance ?  Ils ne sont pas là ! Est-ce que cela veut dire que naturellement, qu’il n’y a pas des gens qui ont ait des efforts ? Donc, depuis 60 ans, on impose l’oubli aux Guinéens. Donc, du coup, j’ai fait cela.

La seconde chose, c’était par rapport à la corruption, il se trouve que notre Premier ministre dit qu’il veut combattre la corruption, il est de bonne volonté. Et naturellement, j’ai voulu l’aider par rapport à sa volonté, en faisant un travail de 36 pages et lui proposer 41 solutions, en le poussant, lui déjà, à s’astreindre un certains nombre d’éthiques et de morales par rapport à ça. Mais aussi lui dire que « oui, c’est bon, vous luttez contre la corruption, mais il faut que vous finalement, que vous, par rapport par exemple à votre titre de doctorat, que vous disiez aux Guinéens si c’est authentique ou pas ». Parce qu’il y a un peu la moralité et de l’éthique dans les façons de faire. Donc pour moi, c’était juste dire que, comme vous voyez les deux points, de dire que le président de la République, Professeur Alpha Condé, doit faire deux combats essentiels, le combat pour la mémoire, la réconciliation, qu’il a déjà entamé, il faut donc qu’il vienne à bout. La deuxième chose, le combat pour la corruption, son Premier ministre veut déclarer la guerre, c’est bon. S’il fait ces deux combats avec courage, comme il veut être Mandela, il sera Mandela, il sera Kagamé. Mais quand on est Mandela, quand on est Kagamé, on est grand et quand on est grand, on ne tombe pas dans la fange, dans la boue. Donc cela veut dire qu’il se pourrait que le peuple lui suggère d’aller faire un troisième mandat ou quoi que ce soit. Mais comme lui il est le premier président démocratiquement élu, il sera donc bon qu’il ouvre la voie à l’alternance en disant : « Je refuse, vous voulez que je le fasse, mais je vous élève par rapport à la grandeur, par rapport à tout ce que j’ai fait. Et maintenant, je refuse ». Pour qu’il soit donc l’ancien président vivant, pour qu’il puisse transmettre le témoin. Donc, pour cela, il n’a pas de sacrifice, le sacrifice c’est le courage. Le courage de faire les vrais combats et de résister, quand on va lui demander de faire la fraude à la constitution ou de perdurer son règne, et là, ça le salirait. Donc, je suis en train de dire qu’il peut grandir, qu’il est grand, il n’a pas besoin de mon honneur à moi, il est grand. C’est de lui ouvrir la voie de cette grandeur et de lui dire : « Bon voilà, acceptez que vous soyez grand, le Mandela que les Guinéens veulent. Vous avez un travail, ce n’est pas fini. Je propose 24 pages sur ça et l’autre 36 pages. Faites-le, je n’ai pas besoin que vous me voyiez, vous n’avez pas besoin de moi. C’est juste une incitation citoyenne, pour dire que voilà tout ce qu’il faut faire pour éviter, à l’horizon 2020, que la Guinée bascule dans la souffrance et dans les crises futiles et inutiles ».

Pourquoi vous avez choisi de marcher, de mettre en péril votre santé ? Vous ne pensez pas que vous êtes dans l’excès ?

Je ne suis pas dans l’excès, je suis plutôt dans la pondération. Naturellement, par rapport à cette mémoire, comment voulez-vous que 60 ans après, la Guinée n’ait pas une mémoire ? 60 après, que naturellement, l’histoire continue encore à nous diviser, qu’on continue à traiter certains Guinéens d’étrangers ? Voilà donc les germes des conflits identitaires, il faut les éviter. Parce que si nous allons dans ce sens-là à 2020, qui sait, il se pourrait qu’il y ait de grandes violences ici. C’est pourquoi, moi j’ai dit que je vais faire mon travail d’amodiataire. J’ai écrit sur la réconciliation, le Professeur Djibril Tamsir Niane a fait une belle préface. On a fait une présentation, tout le monde sait ce qui s’est passé après. J’ai sollicité de le voir, j’ai dit attention 60 ans, encore notre histoire on ne l’a pas assumée, il faut qu’on l’assume maintenant. On a assumé les héros de la résistance précoloniale, assumons les héros de notre histoire en cours.

Pourquoi parmi d’autres moyens de lutte, vous avez choisi de marcher ? Vous pensez que l’écrit ne porte pas ?

J’ai choisi de marcher, parce que c’était insuffisant pour moi en tant qu’artiste. Je l’ai dit dans ma première publication. J’ai dit que le pouvoir des mots contre les dérives du pouvoir guinéen est insuffisant, et pour moi, il fallait que je me sacrifie. Et par rapport à la corruption, regardez un peu comment nous souffrons. Combien de Guinéens parviennent à donner sens à leur mort, parce qu’on n’a pas pu donner un sens à leur vie en Guinée. Donc, c’est une façon de dire que les familles sont en train de pleurer, les familles sont en train de manquer de leurs deuils. Donc moi, je me sacrifie. Si je dois être l’agneau, afin que ce message puisse passer, que la réconciliation ait lieu, qu’on lutte contre la corruption et qu’après, le président, il s’assume, qu’il est grand et qu’il ait montré à tout le monde sa grandeur, de résister donc à ceux-là qui lui diront, faites le troisième mandat ou une prolongation extra constitutionnelle. C’est pour cela en tant qu’artiste, j’ai essayé de me sacrifier.

Vous avez fait combien de temps ?

Cela nous a pris trois jours. C’est d’ailleurs comme cela que je l’avais planifié à peu près. Le premier jour, à 8h 40 minutes, j’ai marché du camp, il y avait les journalistes, à 20h 40 minutes, j’ai arrêté, c’était à Moriakhori ; et ensuite, le deuxième jour, on avait pris de 8h 46 minutes à 16h 23 minutes que nous étions à 36 (Km, ndlr) ; et maintenant, à 36, c’était la fête et moi, j’ai dit que je ne rentrais pas à Conakry pour être dans les symboles, tant que pratiquement le message n’est pas livré. Donc, il fallait que mon point de chute soit 36. J’y suis resté, j’y ai passé la fête et donc aujourd’hui, j’ai repris pour venir.

Comment qualifier vous ce parcours ?

Ce parcours a été pour moi un pèlerinage, ça été douloureux, c’est une renonciation à soi, c’est la douleur. C’est la peine, mais c’est de dire que derrière notre peine, se trouve le courage. Le courage de dire qu’il faut éviter la violence. J’aurais pu passer la violence, écrire des textes véhéments, pour insulter, pour rabaisser. Mais je ne suis pas dans le rabaissement, on peut s’élever par la conscience, par le cri, comme je l’ai toujours fait. En proposant des choses, en étant généreux. Mais après tout, j’ai dit que je vais essayer de souffrir ; peut être qu’en souffrant, les autres pourront comprendre.

Quelle sera la prochaine étape ?

Je suis dans la stratégie, je ne vais pas donner mes armes pour qu’on m’abatte. Je pense que par rapport à tout ce que j’ai fait, je n’ai pas à me déterminer et si c’est à refaire, moi je le referais, je pourrais aller même jusqu’à Yomou, me planifier bien pour venir jusqu’à Conakry et là en faisant des campagnes dans les radios rurales. Et s’il faut faire autres choses aussi, je ne veux pas tomber dans les  bravades. Je ne veux pas aller à la confrontation avec l’autorité, ce que je fais, c’est l’incitation, je les incite à accepter la souffrance qu’on a faite, à lire les textes, moi je ne souhaite pas que je les rencontre, déjà cela n’a pas marché. Qu’ils essayent un peu de voir ce qu’il faut faire. Il y a des propositions  très concrètes qui ont été faites, donc qu’ils essayent de se le procurer.

Comment la jeunesse adhère à votre lutte ?

Par rapport à cela, les articles que j’ai publiés, lisez les, appropriez-vous. Si par conviction vous êtes d’accord avec ce que je fais, associez-vous à ce que je fais. Si vous n’êtes pas d’accord, soyons dans le débat d’idées, mais pas dans l’opposition ethnique ; ce qui m’intéresse, c’est cela. Je suis en train de dire à la jeunesse de prendre son avenir en main, non pas dans l’émotion, dans l’excitation, mais dans le travail. Qu’ils aillent par la réflexion. Je ne veux pas être esclave, peut-être des faveurs d’une marche, ça ne m’intéresse pas. L’histoire se termine là par rapport à la marche. Il y a d’autres armes aussi que j’ai en main, jusque ce que le moment arrive, je vais utiliser cela aussi, et je vais continuer ma provocation. J’ai dit au président de la République de démissionner, comme le dit l’article 38 de la constitution dans les 38 propositions ; de démissionner de la présidence du RPG. J’ai dit au Premier ministre de montrer l’authenticité de son diplôme. Je vais continuer ça, je suis citoyen, je le ferai. Parce que je pense que cela doit se faire. Apprenons, ayons le courage, aimons notre pays ; ne soyons pas dans la violence, dans l’émotion. Après tout, lisez ce que je fais, il peut y avoir beaucoup de contradictions, sinon finalement, vous allez me suivre et je vais devenir un gourou et je ne veux pas devenir un gourou. Je veux que les gens me suivent par conviction, pas parce que je fais telle chose, après finalement, c’est la déception et je n’ai pas envie que les gens soient déçus. C’est un combat de longue haleine, ce n’est pas fini ; ce qui reste, il y a encore plus compliqué, parce qu’il y a d’autres choses. On ne nous a pas peut-être écoutés et peut-être qu’on ne nous écoutera pas. On va me réduire à un populiste, par éviter, cela j’ai dit que je publiais deux grands articles avec des propositions. Donc ce combat, il va continuer. Par rapport à moi, je suis très optimiste, le combat va continuer. Par rapport au bilan, ce qui a été fait, c’est ingénieux.

Propos recueillis par Abdou Lory Sylla

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