Dans cette interview accordée à notre reporter  dans la matinée du vendredi 27 novembre, Aliou Barry, directeur général de Stat View international et représentant de Afrobaromètre en Guinée,  parle entre autres, des résultats d’une série d’enquête réalisée  sur la corruption qui continue de gangrener le secteur de la santé, de l’éducation, de la justice et fait des recommandations pour   mettre fin à cette corruption qui constitue un frein au développement de notre pays. Lisez !

Guinee7.com : Récemment vous avez fait une série d’enquête sur la gouvernance, la démocratie et la corruption, quelle lecture faite vous de ces résultats ?

Aliou Barry : Il faut d’abord préciser que c’est une série d’enquête qui est réalisée par le réseau afrobaromètre. C’est un réseau mondial, un réseau global qui s’investit en Afrique et qui mène donc des investigations sur les progrès accomplis en matière de démocratie et de bonne gouvernance. Mais le réseau Afrobaromètre  n’intervient que dans des pays considérés comme pays démocratiques. C’est-à-dire là où il y a eu des élections, crédibles, démocratique, libres,  transparentes et acceptées de tous. Donc, la Guinée a rejoint le réseau Afrobaromètre en 2011, après les élections de 2010. Sinon, le réseau existe depuis 1999. Et, actuellement, il y a 35 pays qui font partie de ce réseau, qui sont considérés comme des pays qui sont sur la voie de la démocratie. Donc, le réseau Afrobaromètre a pour objectif de monitorer et de suivre régulièrement les progrès accomplis dans chacun des pays. Il y a plusieurs éditions, nous sommes au rang de six. Mais, c’est la deuxième édition en Guinée. Donc, il s’agit de voir en matière d’indicateur de démocratie et de gouvernance quelles sont  les progrès qui ont été accomplis depuis le round précédant par rapport au round actuel, mais également de comparer la Guinée à d’autres pays de la sous-région, pourquoi pas d’Afrique.

Pour ce  cas précis, quel est le constat que vous avez fait ?

Nous avons égrené les résultats pour la première dissémination, parce que lorsqu’on mène l’enquête, il y a quatre disséminations. Nous sommes à notre première dissémination et nous avons présenté les résultats concernant trois secteurs à savoir la santé, l’éducation et la justice. C’est ce qui a été publié et nous nous proposons de publier les autres résultats très prochainement.

Qu’est-ce qu’on peut donc en retenir ?

Pour ce qui est du domaine de la santé, ce qui est important, c’est que les citoyens guinéens dénoncent le fait qu’ils n’arrivent pas à avoir accès aux services de santé pour des raisons liées à la corruption. Du moins, c’est l’avis de 50 pour cent. Un guinéen sur deux considère que les services de santé sont difficiles d’accès parce que les agents de santé sont corrompus. Et ça, c’est un des résultats majeurs. Et quel que soit le critère qu’on prend, c’est l’avis de la moitié des Guinéens. L’autre résultat qu’on en tire aussi, c’est que nous avons voulu savoir si les Guinéens appréciaient la manière dont la Coordination anti Ébola a géré le dossier. Nous avons été agréablement surpris puisque les Guinéens dans leur grande majorité, c’est-à-dire plus de 80 pour cent ont salué le professionnalisme de la Coordination de la Lutte contre Ebola parce qu’ils ont dit qu’on a pu contenir, et même sortir Ebola hors de la Guinée par des approches civilisées. Contrairement à d’autres pays où il y a eu des cantonnements, la force qui a été utilisée. Chez nous, c’est vrai que ça pris un peu de temps ; mais c’était vraiment avec beaucoup de professionnalisme que le dossier a été géré. Globalement, il faut retenir que pour ce qui est du secteur de la santé, il est miné  par la corruption. Et, ça, c’est à tous les niveaux

Et pour ce qui est du secteur de la justice, quel est le constat que vous avez fait ?

Pour ce qui  concerne le secteur de la justice, c’est pareil. C’est encore la corruption qui gangrène le secteur. Ce qui fait que pratiquement, la plupart des Guinéens qui ont été interviewés par rapport au recours en cas de besoin de tribunaux et aux Cours, ils nous ont répondu qu’ils préfèrent utiliser la justice traditionnelle. C’est-à-dire que les gens préfèrent régler leur problème à l’amiable, essayer donc de régler ça en famille, de voir un chef traditionnel, un chef religieux, en tout cas régler au niveau de la Communauté. Mais ne pas dépasser la Communauté. Parcequ’au niveau de la justice, on a évoqué deux raisons. La première, c’est que dans tous les cas, il y a trop de payements non officiels. Donc, vous payez ce que vous dépensez et au finish, les décisions de justice d’après les répondants ne sont pas rendues sur une base équitable. C’est-à-dire que c’est forcément celui qui est le plus nanti, qui a plus d’argent qui a raison ou qui a plus de relation. Donc, dans tous les cas, ça ne sert à rien d’aller à la justice. C’est l’avis de 50 pour cent. Ce qu’il faut quand même reconnaitre de positif dans le secteur de la justice, les Guinéens souhaitent de manière générale que le système des normes de la justice puisse faire en sorte que les décisions de justice puissent être applicables à tous. Si la justice pouvait jouer son rôle,  si les décisions de justice pouvaient être applicables à tous et que ce soit des décisions qui soient applicables à tous, quel que soit le statut social ; la position dans l’administration, dans la vie courante, ils feraient recours aux Tribunaux.

Qu’en est-il du secteur de l’éducation ?

C’est un secteur très important aussi. Là aussi, ce qui a été déploré, c’est d’abord un secteur qui est aussi miné par la corruption. Ce qui fait que pratiquement, nous avons beaucoup de diplômés sous la main qui ne trouvent pas de travail. Ce qui explique le taux élevé de chômage parce que les gens qui sont diplômés, la plupart traverse leur cursus scolaire et universitaire, sans avoir maitrisé la moindre leçon. Tout ça s’explique d’après les gens par le fait qu’il y a des passoires, il y a la corruption, il y a des payements non officiels et ça commence déjà à l’école primaire. Quand vous voulez inscrire votre enfant,  on vous dit de donner des table bancs, faut donner ceci ou cela. Il y a régulièrement des payements non officiels et c’est vraiment dans le public. Le privé aussi n’est pas tellement saint. Donc, le système éducatif souffre aussi de la corruption. On leur a demandé aussi quels sont les problèmes les plus importants à leurs yeux en Guinée ?

Et quels sont ces problèmes ?

Ils nous ont cité cinq. Ils disent que pour eux, en tout cas pour la majorité des Guinéens, le problème prioritaire, c’est le problème de l’eau aussi bien en milieu urbain qu’en milieu rural. Ensuite, ils ont parlé des infrastructures routières. Et ça, ça s’explique, car quand vous prenez les zones de production, elles sont toutes enclavées. Il y a des problèmes de drainage des denrées de premières nécessités des zones de productions vers des zones commerciales. Aujourd’hui, la route de la forêt est pratiquement bloquée. Je viens de Dabompa, je suis passé par le marché de Tanéné (marché dédié aux produits forestiers, près de l’aéroport de Conakry, NDLR), mais il n’y a rien. Ça veut dire que rien ne vient de la forêt parce que la route n’est pas là.  Le troisième problème cité par les citoyens, c’est le chômage. Il y a un chômage élevé des jeunes notamment en milieu urbain. Il y a beaucoup de jeunes diplômés qui ne trouvent même pas un lieu pour faire un stage. Donc, il va falloir trouver une solution par rapport à cela. Le quatrième problème, c’est celui de l’électricité. C’est vrai que les gens reconnaissent qu’avec Kaléta, il y a une amélioration de la desserte, mais ce n’est pas suffisant. Ça doit rester une priorité, parce que pour le moment, l’électricité qui est produite est une électricité domestique. On va arriver à un moment où avec les investisseurs, on espère bien qu’ils vont être là,  il va falloir implanter des unités industrielles qui vont demander beaucoup plus d’électricité en quantité importantes. Il y a le cinquième secteur qui est la santé et qui reste la priorité. Mais la santé reçoit un budget très faible puisqu’au niveau du Budget National de Développement (BND), la part du secteur de la santé ne représente que 2 pour cent. Et que la moyenne dans la sous-région est de 15 pour cent. Donc, voilà les 5 problèmes prioritaires. Lorsqu’on leur a demandé les secteurs qui devraient recevoir des investissements prioritaires, ce sont les mêmes secteurs, sauf que l’agriculture s’y ajoute.

Quelles sont les recommandations formulées suite à cette enquête ?

Il faut essayer de moraliser l’économie, essayer de faire en sorte qu’il y ait moins de détournements de fonds, et que les payements non officiels soient contenus au niveau des services sociaux de base puisque c’est là que la grande majorité des Guinéens ont recours aux services de l’administration publique. Donc, il faut faire en sorte qu’il y ait moins de payements non officiels, parce que vous savez que la majorité des Guinéens sont des pauvres. Nous avons plus de 55 pour cent de pauvres. C’est-à-dire des gens qui vivent avec moins d’1 dollar par jour. Donc, ces gens-là ne peuvent pas utiliser  les services dont ils ont vraiment besoin, c’est-à-dire la santé et l’éducation si la corruption sévit. Donc, il faut vraiment moraliser, il faut faire en sorte que les réformes qui ont été annoncées et engagées puissent continuer. Il y a déjà des réformes qu’il faut saluer à savoir l’unicité de la caisse, le fait que les dépenses sont plus ou moins contrôlées, le fait que de plus en plus , on essaye de faire des payements  sur la base des documents. Je crois qu’il faut assainir, continuer le toilettage, continuer les réformes dans tous les secteurs importants de la Guinée. Notamment le secteur minier, les réformes doivent continuer. Il y a aussi l’administration publique elle-même avec le recensement des fonctionnaires. Aujourd’hui, il y a beaucoup de fonctionnaires qui disent qu’ils sont mis  complétement hors du fichier. En tout cas, ces réformes doivent continuer pour que l’Etat puisse avoir une trésorerie confortable afin de faire face aux problèmes de développement de la Guinée, mais également pour pouvoir mettre les fonctionnaires de l’administration dans de meilleures conditions.

Interview réalisée par El Hadj Mohamed Koula Diallo

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