Le 30 janvier dernier, le journal Le Monde en publiant « L’Harmattan, la maison d’édition qui ne paie pas ses auteurs », a créé comme un tsunami dans le milieu de l’écriture en général. En Guinée, cet article a fait tilt parce qu’il dénonce des pratiques presque similaires à celles de L’Harmattan Guinée, une société de droit guinéen mais qui utilise le label de L’Harmattan France. Pour ces maisons d’édition, l’essentiel est de faire ‘‘exister le livre et ouvrir des portes aux auteurs’’. Quid des droits d’auteurs? Motus et bouche cousue. Par ailleurs, les mauvaises langues disent que ce soit à Paris ou à Conakry, L’Harmattan a une logique économique qui consiste à « publier tout et n’importe quoi ». Autant dire que la qualité n’est pas la chose indispensable exigée aux auteurs. Comme l’Harmattan Paris, L’Harmattan Guinée est-elle la maison d’édition qui ne paie pas ses auteurs ? La plupart des écrivains qui ont publié chez celle-ci et que nous avons interrogés disent ne pas gagner un kopek suite à leurs publications. Ils se contentent de voir leurs œuvres sur le marché et des interviews organisées pendant les fêtes comme les 72h du livre. La question : Le livre peut-il avoir un avenir radieux si ses auteurs ne sont pas payés ? Surtout que d’autres problèmes et non les moindres constituent par ailleurs un goulot d’étranglement pour ce secteur de la culture. Voici notre dossier sur le livre.  I.S.Traoré

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Livre et lecture en Guinée: Problématique de la politique nationale du livre

Bientôt les 72H du livre qui correspondent chez nous en Guinée, au Salon du Livre ailleurs. Cet événement est en passe de devenir un des grands rendez-vous culturels africains. D’année en année, il prend de l’importance et draine des foules de passionnés et des professionnels du livre (auteurs, éditeurs, diffuseurs, bibliothécaires, libraires et autres lecteurs). Pourtant, l’environnement du livre en Guinée est de plus en plus difficile. Les livres coûtent trop cher et les librairies se font rares. Les centres de lecture publique n’existent pas, hormis la Bibliothèque franco-guinéenne. Dans un tel contexte, on ne peut pas dire que les Guinéens aiment la lecture. Le livre est un luxe que ne peut s’offrir qu’un nombre limité de personnes.

Depuis de nombreuses années, la Guinée court après une politique nationale du livre. C’est la problématique dont tout le monde parle, mais qui n’est jamais abordée de façon concrète et sérieuse par les spécialistes de la question. Au ministère de la Culture, il y a une direction du livre et de la lecture publique, mais on ne dirait pas. La question du livre ne vient que sporadiquement, quand il y a un événement comme le Salon du livre. Et pourtant, le livre est central dans l’apprentissage et les savoirs. Nos élèves et nos étudiants doivent se familiariser avec cet instrument. Mais c’est à l’Etat de mettre les conditions favorables à la lecture pour donner le goût du livre à sa population.

Peut-on passer sous silence les professionnels du livre ? Leurs métiers sont en voie d’extinction dans notre pays. Les maisons d’édition se débrouillent comme elles peuvent, si elles ne sont pas à l’agonie. Sous le regard passif de l’Etat dont c’est le rôle de leur venir en aide. Il est difficile de croire que la Guinée pourra s’en sortir sans mettre au centre de ses priorités la question de l’éducation et de la culture. C’est la culture qui est la force des grands pays et rien ne peut se bâtir de solide sans elle. L’Harmattan Guinée, qui est de droit guinéen, mais qui doit son label à la maison L’Harmattan France, est pratiquement la seule maison qui publie les auteurs guinéens. Comme sa « mère » française, elle détient un catalogue des plus riches en titres. Publiant dans tous les domaines, on est parfois en droit de douter de la qualité de nombreux titres. S’il faut se féliciter que les auteurs puissent voir leurs manuscrits publiés, combien parmi eux peuvent sérieusement dire qu’ils ont bien vendu. Et qu’ils reçoivent leurs droits ? Il est vrai que la publicité pour une meilleure diffusion du livre est très importante et cela incombe en premier à l’éditeur. La SAEC, la première maison d’édition privée en Guinée, renaît peu à peu de ses cendres. Les moyens lui manquent, même si l’ambition est affichée de faire des livres de qualité. Les éditions Gandaal aussi font de leur mieux pour que le livre existe en Guinée.

Mais que fait l’Etat pour soutenir ces maisons d’édition ? Absolument rien. Il est vrai que ce sont des sociétés privées qui font du profit, en principe. Mais leur rôle est hautement social et a un caractère d’utilité publique. Ces éditeurs méritent une plus grande attention de l’Etat. Il est temps, comme dans les pays voisins, que les maisons d’éditions privées bénéficient des subventions. Il est temps que le marché du livre scolaire leur soit ouvert. Les livres du primaire (lecture, calcul, histoire, géographie…) peuvent très bien être édités par nos éditeurs. C’est par le scolaire qu’ils pourront par la suite éditer des auteurs en littérature générale (poésie, théâtre, essais, romans, nouvelles…). Car à elle toute seule, la littérature générale ne peut faire vivre une maison d’édition. Les tirages sont trop faibles et les ventes quasi inexistantes. C’est l’Etat qui peut donner un coup de fouet à l’édition en donnant aux éditeurs nationaux l’édition des manuels scolaires et para-scolaires.

Mais pour cela, il faut une réelle volonté politique, exprimée au plus haut niveau de l’Etat. Les ministères de l’Education et de la Culture doivent enfin prendre cette question du livre au sérieux et permettre ainsi à tout un secteur très important de sortir de sa léthargie.  Pour cela, il faut une politique nationale du livre.

Aziz Sylla

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Sansy Kaba Diakité, patron de l’Harmattan Guinée :  ‘‘je n’ai pas voulu inventer l’eau chaude’’

Paru le 4 février 2015, un article dans le journal Le Monde dénonçait  les méthodes plutôt néfastes de la célèbre maison d’édition parisienne, L’Harmattan France, sous le titre L’Harmattan, l’éditeur qui ne paie pas ses auteurs. Le site d’information guinee7.com s’est tourné vers la maison d’édition L’Harmattan Guinée pour savoir et comprendre comment elle procède et quel type de contrat elle établit avec les auteurs qui choisissent de publier chez elle. A signaler que L’Harmattan Guinée est une entreprise de droit guinéen qui n’a aucun lien juridique avec L’Harmattan France. Sansy Kaba Diakité, directeur de L’Harmattan Guinée, a accepté de se soumettre à nos questions.

Guinee7 : Que pense Sansy Kaba de l’article paru dans le journal Le Monde ?

Sansy Kaba Diakité : On a trouvé que L’Harmattan France faisait un beau travail depuis les années 1975. On sent que c’est un article commandé. Denis Pryen, fondateur de L’Harmattan France, sait vendre son entreprise et il a répondu.
Que ça soit en France ou en Guinée, nous sommes des sociétés organisées, une maison d’édition à sa politique éditoriale et sa politique commerciale. Il n’est pas forcé de se faire éditer par une maison d’édition. Il y a plusieurs maisons d’édition en France ; la France est le pays où il y a le plus de maisons d’édition au monde.

Denis Pryen à réfléchi, il a trouvé son modèle économique, de quoi s’agit-il ?

Un auteur a un manuscrit, il le dépose dans une maison d’édition, mais quand il le dépose dans cette maison d’édition, il doit d’abord se renseigner sur le contrat. Lorsqu’on lui donne le contrat, l’auteur doit vraiment le lire avant de le signer. Si tu signes, c’est que tu acceptes, si tu ne signes pas, c’est que tu n’acceptes pas. Donc, le monsieur, il a fait son modèle économique basé sur un principe qui fait débat, mais moi je trouve que c’est comme ça qu’il l’a conçu. Il prend comme critères pour qu’un manuscrit soit édité chez lui l’utilité et la qualité. Quand un manuscrit est utile, que ça soit fait par un auteur connu ou pas, quand c’est utile, ça peut faire avancer l’humanité, alors il publie. Il dit à l’auteur : ‘’vous ne serez rétribué qu’à partir du cinq-cent-et-unième (501ème) exemplaire vendu’’. C’est son modèle économique, il n’a jamais dit à quelqu’un : ‘’venez chez moi, je vous édite’’. C’est clairement écrit dans son contrat.

C’est comme ça, pour résumer ce dont il est question en France. Je vous dis, en général, tous les dix ans, il y a quelque-chose comme ça qui éclate autour de L’Harmattan en France, parce que les auteurs lorsqu’ils ont besoin de vous, ils veulent se faire publier, ils sont enthousiastes et ils viennent.  Après ils pensent qu’ils sont vendus à des milliers d’exemplaires, or ce n’est pas ça. Aujourd’hui, le livre se vend de moins en moins, parce que les gens n’achètent pas beaucoup. Ils pensent souvent que les chiffres des ventes sont extraordinaires, donc des fois, ils sont déçus.

Le monsieur, encore une fois, de L’Harmattan Paris, c’est la même chose que L’Harmattan Guinée, parce que moi, je n’ai pas voulu inventer l’eau chaude. Il ne fait pas un livre à 10 mille ou 15 mille exemplaires, parce qu’il y aura du stock qu’il ne va pas vendre et cela va lui créer des problèmes. C’est bien écrit dans le contrat cent exemplaires, deux-cents exemplaires et en fonction de la demande, il pourra réimprimer le livre en 24h. Ça, c’est extrêmement important, je vais dénoncer une chose que les auteurs ne disent pas et qui est extraordinaire chez L’Harmattan. C’est qu’un auteur qui publie chez L’Harmattan a automatiquement une remise, parce que les auteurs ils sont enthousiastes, quand ils font le manuscrit, mais pour s’impliquer dans la promotion de leur ouvrage, ils ne le font pas.

Qu’est-ce que L’Harmattan fait pour motiver les auteurs ? Quand tu publies chez L’Harmattan en France, ils font 30% de remise ; l’auteur, si les gens commandent le livre avec toi, sur chaque livre vendu, tu as 30% de bénéfice. Je ne vois pas une autre maison d’édition le faire plus que L’Harmattan.

Nous, en Guinée, on est allé plus loin, parce que moi je suis autonome, L’Harmattan Guinée fait 50% de remise pour ses auteurs. C’est-à-dire un auteur qui est publié chez nous, dès que livre parait l’auteur à le livre à 50% de remise. Il a la possibilité de revendre le livre au prix du libraire, parce que le livre c’est un prix unique.

C’est des avantages et pour certains c’est des inconvénients. L’auteur qui s’implique gagne, mais celui qui ne s’implique pas et que son livre n’est pas vendu, n’as rien. Tu attendras les cinq-cents exemplaires vendus avant de rentrer dans ton contrat officiel de chez L’Harmattan, et c’est un modèle économique, parce que nous n’avons pas de subventions pour faire les livres. Beaucoup de maisons d’édition vivent de subventions publiques ou privées. Ce qui fait que dès que l’auteur signe le contrat avec elles, il rentre en possession de ses 10% sur chaque livre vendu. Mais combien d’auteur africain et guinéen peuvent être publiés par ces maisons d’édition ?

Vous avez des grandes maisons d’édition dans le monde, leur critère c’est le critère commercial, si un auteur ne se vend pas, même si son manuscrit est extraordinaire, ils ne vont pas le publier. Parce qu’il ne se vendra pas. Ils ne rentreront pas dans leurs investissements. Eux, c’est le critère de la rentabilité.

Les auteurs qui connaissent ce système commencent chez L’Harmattan, parce qu’on donne la chance aux auteurs d’être connus. Ce qui fait aujourd’hui que L’Harmattan est la première maison d’édition française en nombre de titres. Denis Pryen a son modèle économique, il n’a jamais forcé quelqu’un à venir publier chez lui.

A l’image de L’Harmattan France, L’Harmattan Guinée fait-il payer 50 exemplaires à ses auteurs ?

Ce n’est pas dire qu’on fait payer 50 livres aux auteurs. Je vous ai parlé d’un modèle économique, on motive les auteurs à s’impliquer dans la promotion de leur livre, pour qu’ils puissent gagner. Je n’ai jamais dit à un auteur de payer forcément 50 exemplaires, parce que je comprends que le Guinéen n’a pas de revenus pour faire cela.

J’essaye d’anticiper. J’ai la capacité de faire des choses qu’en France on ne fait pas .Moi, ce que je fais, quand un auteur vient chez moi, je publie son ouvrage et j’organise une dédicace. Donc, les gens qui viennent à cette présentation achètent le livre, aussi je demande à l’auteur d’inviter ses parents, amis et proches, au lieu que ce soit lui-même qui paie, alors qu’il n’en a pas les moyens. Je fais en sorte que son réseau, les gens qui viendront, puissent payer et que moi je rentre en possession de mon investissement.

L’on nous apprend que L’Harmattan est une maison d’édition où il est facile de publier et que la qualité n’est pas de rigueur. Que pensez-vous de ces propos ?

Je ne suis pas de cet avis. On a un comité de lecture et la lecture est aujourd’hui  à 3 niveaux. Mais vous savez, c’est facile de parler de soi-même, mais aujourd’hui sur 100 manuscrits, c’est 2 qui sont retenus ; si ce n’était pas de qualité, on allait publier tous ces ouvrages. On a ici des tonnes de manuscrits qui sont pas publiés, même les 2 qui sont retenus, c’est difficiles de les publier. Parce que la qualité n’y est pas. Beaucoup d’écrivains pensent qu’ils ont la capacité d’écrire, mais ils n’ont pas la qualité.

Parlez-nous du mécanisme mis en place pour la publication d’un roman chez vous ?

C’est simple, on a un comité de lecture. Lorsque l’auteur rentre en contact avec nous, il fait un courrier, il le dépose au secrétariat, on le soumet à notre comité de lecture qui est à trois niveaux. Au niveau de  la 3e  lecture, c’est le directeur de collection et un groupe composé d’universitaires, d’hommes de culture et de spécialistes dans tous les domaines qui regardent. C’est pour ça, ça varie entre 8 semaines ou 12 semaines souvent pour les lectures de livre, elle prend énormément de temps pour avoir l’avis définitif. Des fois les auteurs sont déçus ; la plupart sont rejetés parce que ce n’est pas de qualité. Mais du moment qu’un manuscrit est accepté par les éditions L’Harmattan, on rentre en contact par un courrier ou par un coup de fil, on informe l’auteur que son manuscrit est reçu. On a les conseils pratiques qu’on appelle prêt-à-clicher, on demande à l’auteur de faire de l’effort, parce que le manuscrit aujourd’hui, ce n’est pas ce qui est écrit à la main, c’est ce qui est bien présenté. Il y a donc des conseils qu’on donne à l’auteur pour la présentation de son ouvrage.

Nous ne sommes pas une maison d’édition qui fait le livre à compte d’auteur non, nous faisons à compte d’éditeur. C’est-à-dire c’est l’éditeur qui investit et l’auteur n’a rien à investir là-dedans. Si on investit, il faut qu’on amortisse notre investissement. D’où le modèle économique de Denis Pryen, sinon il ne pourra pas investir en d’autre auteurs.

C’est un choix, l’auteur reçoit son contrat qu’il signe et nous le fait parvenir, et après on commence la publication. L’Harmattan c’est près de 30 autres maisons d’édition diffusées à travers la France.

Il parait que L’Harmattan Guinée est poursuivi par 2 écrivains, est-ce vrai ?

Je ne réponds jamais, ce n’est pas vrai. A notre première édition, il y a eu deux jeunes qui pensaient qu’ils étaient vendus à des milliers d’exemplaires ; ils ont fait deux petits textes de poèmes, ils sont venus à notre manifestation. Je suis démocrate, l’espace est un espace de liberté. Ils ont dit leurs revendications, on a contredit. Mais ce n’est pas à cet espace-là qu’il faut attaquer, il faut aller à la justice. C’est à la justice de régler les problèmes de contrat, ce n’est pas de venir faire une manifestation. Les deux jeunes qui ont fait ça, ils m’ont consacré moi, Sansy Kaba, meilleur jeune entrepreneur, il y a deux ans. Ces deux jeunes qui ont fait une grève de la faim. Aussi, il y en a un qui a fait des excuses publiques dans une lettre, et aujourd’hui  il est en train de prendre contact avec moi. Parce qu’il s’était fait publier par une autre maison, malheureusement il a vu la différence, parce que ses livres sont indisponibles. Chaque maison d’édition à sa politique de publication.

Parlez-nous de la prochaine édition des 72 H du livre

C’est la 7e  édition des 72 h du livre, c’est un évènement culturel et réel pour les amoureux du livre. Le thème de cette année, c’est « livre, science, climat et environnement », parce qu’on souhaite nous impliquer dans les préparatifs du sommet des Nations Unies en France, en décembre 2015.

Notre premier partenaire est l’ambassade de France qui nous accompagne depuis la première édition, à travers le Centre culturel franco-guinéen. Et de nombreuses maisons d’édition de la France qui viennent participer à notre espace. Cette année, c’est la Côte d’Ivoire qui est le pays d’honneur et l’invité d’honneur est la ville de Labé. Aussi, le slogan c’est « La Guinée de demain s’invente aux 72 h du livre », parce qu’il y a beaucoup d’idées qui sont débattues et des gens aussi se rencontrent.

 Votre dernier mot 

Rassurer les uns et les autres que nous avons fait cette maison d’édition  qui est un droit guinéen à l’image de ce qui se passe à travers le monde entier. Aide les Guinéens à se faire publier. Mais un auteur, quand il écrit, c’est pour éclairer la population, c’est pour faire avancer un certain nombre de choses. Aujourd’hui nous faisons tout ce que les autres maisons d’édition font ; c’est la chance qu’on donne à nos auteurs.

Interview de Fatoumata Yarie Camara

 

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