Dans cet entretien, le chroniqueur Moussa Philan Traoré, conseiller principal du ministre de l’Administration du territoire et de la Décentralisation, s’exprime notamment sur la crise économique et les crises au patronat national et à la Féguifoot.

Le Premier ministre Mamadi Youla vient de dévoiler la politique générale du gouvernement devant l’Assemblée nationale. Qu’en pensez-vous ?

Moussa Philan Traoré : Très sincèrement, je n’ai pas été surpris. Le Premier ministre Mamadi Youla, que je connais personnellement, est l’un des rares Guinéens, à l’extérieur comme à l’intérieur, à avoir un CV aussi impressionnant et aussi diversifié. Pour la petite histoire – Hadja Rabiatou m’est témoin –, j’avais proposé dans la plus grande confidentialité aux syndicats le nom de Mamadi Youla comme Premier ministre chef du gouvernement après la douloureuse grève générale de janvier et février 2007. Il devait faire partie des quatre premier-ministrables. Fort malheureusement, par la cupidité et la corruption, certains ont mis en avant de l’argent en restant dans le noir. C’est ainsi qu’un quatrième nom est apparu sur la liste – je ne veux citer personne – et ce brillant jeune cadre a été éliminé. Sinon, aucune des quatre personnes proposées n’atteignait Mamadi Youla à la cheville. Lui seul pouvait faire l’affaire de la Guinée et des Guinéens dans la conjoncture de l’époque, caractérisée par un ras-le-bol général de la population envers un régime essoufflé et incapable de répondre à ses attentes. Le Premier ministre vient de prononcer devant les députés un discours aussi détaillé que technique, un discours répondant parfaitement aux attentes d’un peuple qui n’aime pas les généralités. Tout n’est pas rose actuellement, il en est conscient, mais la crise n’est pas une fatalité pour lui. Si le Pr Alpha Condé lui a fait appel, c’est parce qu’il le sait capable d’améliorer la gouvernance économique et financière du pays et de faire des performances remarquables.

Pensez-vous qu’il soit capable de sortir la Guinée de cette crise profonde dont les causes, selon les spécialistes, sont en partie systémiques et en partie imputables à Ébola et au gouvernement précédent ? 

Vous savez, moi j’ai une certitude : la crise peut être jugulée si la volonté politique est totale et si un gouvernement de technocrates est aux commandes. Néanmoins, le meilleur gouvernement au monde ne pourra sortir la Guinée de la crise que si les Guinéens se mettent au travail. Je crois dans les capacités du gouvernement dirigé par Mamadi Youla et je suis optimiste quant au sursaut général face à la crise qui frappe le pays.

Autre crise, celle qui a longtemps divisé le Conseil national du patronat guinéen (CNP-G). Elle s’est soldée par l’élection controversée d’Ansoumane Kaba dit Kaba Guiter comme nouveau président en remplacement d’Elhadj Mamadou Sylla. Quelle lecture en faites-vous ? 

Très sincèrement, je ne connais aucun membre des deux parties en conflit, mais je fais une lecture légaliste de la situation. Le camp de Mamadou Sylla, président contesté, a porté plainte contre celui de Sékou Cissé, à la fois secrétaire général nommé et vice-président élu du CNP-G. Les plaignants ont perdu en première instance et ont fait appel de la décision. L’arrêt de la cour d’appel a demandé de surseoir à tout congrès électif, le temps d’examiner à fond les statuts et le règlement intérieur. Au lieu de se conformer à cet arrêt ou se pourvoir en cassation à la cour suprême, ils ont précipité un congrès pour élire Kaba Guiter à la tête du Conseil national du patronat guinéen. Vous ne pouvez pas fouler aux pieds les lois de la République et vous prévaloir d’une légitimité.

Mais qui a convoqué le congrès ? 

C’est le camp de Mamadou Sylla. Kaba Guiter n’est qu’un innocent dans cette affaire, mais il doit respecter la légalité en acceptant qu’on reprenne le congrès. Et, statutairement, le congrès doit être convoqué par M. Sékou Cissé, secrétaire général, vice-président et président par intérim du CNP-G. La présidence de Mamadou Sylla a été contestée pour cumul de fonctions l’empêchant de consacrer le plus clair de son temps aux affaires patronales, très prenantes en soi, comme vous le savez. Il est, en effet, président du patronat, chef de parti et député. C’est trop pour un homme. D’ailleurs, Mamadou Sylla lui-même en a été conscient au point de confier l’intérim de la présidence à Sékou Cissé. Donc il faut être conséquent avec soi-même. Il doit reconnaître et laisser à ce dernier la responsabilité d’assumer pleinement ses fonctions. Et Kaba Guiter doit se ressaisir, car force doit rester à la loi. C’est un grand opérateur économique, il a trop de choses à faire pour ce pays. Qu’il ne se laisse donc pas tromper. Si le congrès électif est légalement convoqué, il pourra valablement briguer la présidence du patronat. Alors il aura peut-être sa chance. Car, à ce que je sache, Sékou Cissé n’a jamais manifesté une ambition. Le CNP-G est une association, les protagonistes doivent s’écouter mutuellement afin de convoquer un nouveau congrès électif apaisé.

Mais Mamadou Sylla est reconnu par l’Organisation internationale du travail comme président du CNP-Guinée.  À ce titre, le congrès électif qu’il a convoqué n’est-il pas tout à fait légal ? 

Quel que soit son statut auprès de cette institution internationale, il ne peut se mettre au-dessus des lois de son pays. Or, un arrêt de la justice de son pays lui a interdit de convoquer un congrès pour se faire remplacer à la tête du patronat national. La loi c’est la loi, il doit obtempérer. C’est aussi simple que cela.

Autre crise encore, la fronde à la Fédération guinéenne de football. Elle a tourné à la foire d’empoigne et les instances supranationales, la FIFA et la CAF, ont limogé purement et simplement le bureau. Tous les protagonistes ont donc perdu. Quel est votre analyse de cette malheureuse issue ? 

Je voudrais d’abord saluer les efforts faits par le vice-président de la CAF, M. Almamy Kabèlè Camara, le président de la Ligue professionnelle guinéenne de football, M. Antonio Souaré, le dynamique président du Hafia FC, KPC, et le jeune ministre des Sports, M. Siaka Barry, pour calmer le jeu à la Féguifoot et réconcilier les deux parties. Malheureusement, le président Salifou Sylla Super V n’a pas su redescendre sur terre. Or, lorsque dans un bureau de 15 personnes, 11 se liguent contre vous, vous devez savoir qu’il y a problème et accepter de vous remettre en question. Super V ne l’a pas fait et il a eu ce qu’il a voulu. C’est bien dommage. Le comité de normalisation mis en place est composé de personnes neutres. Elles ont 10 mois pour procéder à un toilettage des textes de la Féguifoot et ensuite la FIFA décidera s’il faut ou non convoquer un congrès électif.

L’inspecteur général de l’Administration du territoire et de la Décentralisation a été suspendu pour avoir installé un nouveau président à la délégation spéciale de Mamou. C’est parce que ce dernier est d’obédience UFDG ? 

Non, pas du tout. En ma qualité de conseiller principal du ministre de l’Administration du territoire et de la Décentralisation, je suis assez à l’aise pour en parler. C’est le ministre qui a dépêché l’inspecteur général pour s’informer des détournements signalés à la délégation spéciale de Mamou. Il avait juste un rapport à faire. Sa compétence s’arrêtait là. Je me demande encore comment il a pu aller plus loin en installant un nouveau président. Il n’a été sanctionné par le ministre que pour ne s’en être pas tenu à sa mission. Ce n’est pour rien d’autre. Il appartenait au ministre, si le détournement était avéré et condamné par la justice, d’écrire au parti concerné pour lui demander un remplaçant. Ensuite, le ministre prenait un acte administratif pour nommer ce dernier. Il ne pourrait y faire objection, parce que c’est un accord politique consolidé par la communauté internationale. L’inspecteur général a été trop vite en besogne. D’ailleurs, si vous l’approchez, vous verrez qu’il regrette son acte. Je suis vraiment peiné pour lui.

La Guinée a été retenue pour abriter la journée mondiale du livre en 2017. Quels sont vos sentiments là-dessus ? 

J’éprouve de la fierté pour notre pays mais aussi un grand soulagement. L’avènement des nouvelles technologies de l’information a fait perdre aux jeunes le goût de la lecture. L’organisation de la journée mondiale du livre en Guinée en 2017 sera donc une excellente occasion de les y pousser, pour leur plus grand bien. Car il ne faut pas seulement nourrir le corps mais aussi l’esprit. Et la lecture est la meilleure nourriture pour l’esprit. Je salue ici le jeune Sanoussy Kaba et tous ceux qui l’ont soutenu, jusqu’au sommet de l’État, pour que notre pays ait cet honneur. Je salue donc aussi le Premier ministre Mamadi Youla, le gouvernement et le président de la République, le Pr Alpha Condé.

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Interview Réalisée par El Béchir 

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