Voyage au pays d’Ebola : Vouloir renverser la vapeur devient un casse-tête

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La maladie hémorragique à virus Ebola défraie la chronique depuis plusieurs mois parce qu’elle affecte la majorité des préfectures du pays et fait beaucoup de morts. La Guinée forestière détient le plus grand nombre de malades et de morts, ce qui justifie une certaine panique dans les communautés de ressortissants forestiers à Conakry et sur toute l’étendue du territoire.

Ma communauté à Conakry s’est vue ébranlée par des messages téléphoniques en provenance de Dandano, le plus gros district de la sous-préfecture de Kouankan dans la préfecture de Macenta. Elle a tenu une assemblée générale le 5 octobre 2014 pour en débattre. Selon certains messages il y aurait à Dandano près d’une dizaine de victimes d’Ebola enterrées dans la clandestinité donc sans l’assistance du corps médical (Médecins sans frontière et Croix-Rouge). D’autres messages par contre disaient que cela n’était que rumeurs infondées.

Pour voir plus clair dans les messages reçus et apporter une aide d’urgence à nos parents, nous décidons d’envoyer une mission sur le terrain. Quatre million soixante mille francs guinéens sont rapidement collectés pour financer la mission : achat de onze kits d’eau de javel, carburant et frais de route. Cinq personnes sont désignées dont moi-même chef de mission. Ensuite un débat s’instaure pour déterminer l’objet de la mission et comment l’exécuter. Selon les uns Ebola est une supercherie, c’est une affaire montée de toutes pièces par des politiciens en connivence avec les blancs, par conséquent il faut à tout prix éviter de nous associer à l’administration tant au niveau national qu’au niveau local. Pour les autres Ebola est une terrible maladie qu’on ne saurait combattre efficacement qu’avec les  autorités nationales et l’assistance étrangère. Le débat dure des heures et au bout du compte tout le monde s’entend de laisser la mission déterminer sur le terrain sa propre conduite.

L’équipe de la mission part pour Macenta jeudi 9 octobre 2014. Au chef-lieu de la préfecture des visites de courtoisie sont effectuées auprès de quelques autorités locales : le président du conseil préfectoral de la société civile, le coordinateur de la mission de sensibilisation contre Ebola de l’association des ressortissants de Macenta (AREMA), le ministre de la Pêche en tournée dans sa préfecture d’origine,  enfin un cadre originaire de Dandano en résidence à Macenta. Des différents entretiens il ressort qu’Ebola existe bel et bien à Dandano et y fait des victimes.

L’équipe continue sa marche en observant deux autres escales à Sérédou et Kouankan, les informations recueillies sont plus que jamais alarmantes. L’entrée à Dandano serait fortement barricadée contre toutes personnes étrangères notamment les agents de la Croix-Rouge. C’est avec l’esprit enfiévré par une kyrielle de mauvaises nouvelles que mes compagnons et moi-même arrivons à destination. Nous garons notre véhicule au barrage érigé à l’entrée du village, nous lançons un salut amical, lavons nos mains dans un seau d’eau de javel puis continuons notre chemin. Tout le village est informé de notre arrivée, les gens défilent pour nous saluer et demander des nouvelles de leurs enfants. Nous convoquons à 18 heures une réunion restreinte à laquelle prennent part élus locaux, sages et responsables de la jeunesse. Nous présentons l’objet de la mission puis sollicitons d’être éclairés sur la situation d’Ebola dans le village. Il nous est rapporté que les décès enregistrés depuis deux mois ne présentaient aucun signe d’Ebola et que les personnes qui ont assisté les malades ou procédé aux enterrements sont toujours bien portantes. La mission et les élus locaux conviennent alors de se donner la main pour organiser le lendemain une séance de sensibilisation contre Ebola à laquelle devront prendre part outre la population de Dandano, les représentants de trois villages voisins.

A l’assemblée générale du village de nombreux messages sont diffusés : comment reconnaître les signes d’Ebola, comment se prémunir contre la maladie, la nécessité de recourir à l’assistance de l’administration et des partenaires au développent que sont Médecins sans frontière et la Croix-Rouge. Enfin une préparation d’un kit d’eau de javel a lieu et les colis de kits sont distribués entre quatre villages. Tout le monde se disperse satisfait.

La mission reprend le chemin de retour deux jours après en faisant une escale de débriefing au sous-préfet de Kouankan ensuite aux autorités de Macenta. Le directeur préfectoral de la santé nous remercie pour l’activité réalisée mais nous conseille de garder la pression sur les parents car quoi qu’on fasse ceux-ci restent imprévisibles. Il nous donne l’exemple de la sous-préfecture de Koyama où le ministre de la pêche aurait effectué une séance de sensibilisation, après son départ Koyama aurait envoyer un message à la préfecture, message par lequel le village dit aux autorités de se garder d’y retourner sauf sur demande express de la population. Le préfet, lui, dit à la mission qu’il  n’ira désormais vers une localité que lorsque les représentants de cette localité viendront le lui demander. On se rappelle qu’en septembre dernier le préfet et ses collaborateurs ont été pris en otage dans la sous-préfecture de Fassankoni et il a fallu un peloton de militaires pour les sauver.

Tout au long de ce voyage en Guinée forestière, cette région devenue par la force des choses le pays d’Ebola, j’ai personnellement compris que la peur et la panique qui s’emparent des populations découlent de la mauvaise communication qu’ont faite les autorités au début de l’épidémie. On a dit en effet qu’Ebola ne se guérit pas ou que Ebola n’est pas aussi grave qu’on pense. Aujourd’hui vouloir renverser la vapeur devient un casse-tête. Médecins sans frontière et Croix-Rouge sont vus d’un mauvais œil par les populations sauf dans les localités où la maladie a déjà fait de nombreux décès. Aux dernières nouvelles, trois jours après notre retour à Conakry, on nous informe qu’une femme présentant des signes évidents d’Ebola vient de mourir.

Walaoulou BILIVOGUI

 

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