Auteur de l’ouvrage « Protection de l’environnement en période de conflit armé » édité le 3 juillet passé par les Presses Académiques Francophones en Allemagne, M. Youssouf Sylla, juriste à la Banque Centrale de la République de Guinée, est diplômé des universités de la Sorbonne, de Montréal et de l’École nationale d’administration publique du Québec. Autant dire un « touche-à-touche » intellectuel. Dans cette interview, il évoque les circonstances de rédaction de son livre, les enjeux des conflits armés d’un point de vue écologique et l’effort international mis en œuvre sur le plan juridique pour protéger l’environnement en temps de guerre. Il pointe du doigt la responsabilité de l’État face à l’agression de l’environnement en Guinée tout en explorant les conditions d’un rapport harmonieux entre l’homme et son environnement. 

Guinee7.com : Vous avez récemment publié chez PAF, « Protection de l’environnement en période de conflits armés », Dans quelles circonstances ce livre a été fait et qu’est ce qui vous a inspiré? 

Youssouf Sylla : Le titre de ce livre était au départ, l’intitulé de mon mémoire de fin d’études dans le cadre de mon master 2 réalisé à l’université de Limoges en 2009 avec l’appui de l’ambassade de France en Guinée. Ensuite, j’ai moi-même mis en ligne le document dans un site dédié aux mémoires et gratuitement accessible au grand public. C’est ainsi que je recevais certains messages de quelques doctorants qui voulaient en savoir plus sur la thématique. Récemment, les Presses Académiques Francophones m’ont contacté et exprimé le désir de publier sous forme de livre mon mémoire et de s’occuper de sa commercialisation. J’ai examiné et accepté l’offre, et un contrat d’édition a été signé. Je me suis alors mis à actualiser le document à la lumière des évolutions enregistrées depuis 2009. J’ai voulu situer ce contexte avant de vous parler de ce qui m’a inspiré. L’inspiration est née du croisement de deux choses : d’un coté, mon expérience au  Comité international de la Croix Rouge (CICR) ou je m’occupais entre autres de la mise en œuvre du droit international humanitaire auprès des autorités et des universités. Et de l’autre coté de ma formation en droit international de l’environnement.

Vous pensez que l’environnement est un enjeu des conflits armés? 

Absolument, il arrive dans un conflit armé qu’une partie s’attaque délibérément et sans nécessité militaire impérieuse à l’environnement de son adversaire. Les rapports de la FAO par exemple indiquent que lorsque les irakiens quittaient le Koweït en 1991 sous la pression d’une coalition internationale dirigée par les États Unis, ils avaient mis le feu dans les puits de pétrole de cette monarchie. Ce qui a causé une importante marée noire qui a dévasté des centaines de km de rivage et a provoqué des destructions indicibles sur la vie marine dans le Golfe persique. Il arrive aussi qu’on manipule des ressources de l’environnement de son ennemi. On a vu que pendant la guerre de Vietnam par exemple, les américains avaient provoqué dans ce pays des inondations par la prolongation de la saison des moussons. Voila autant d’exemples qui prouvent que l’environnement est un véritable enjeu des conflits armés.

Pourriez-vous nous dire s’il existe un effort international pour réglementer les armes ou les méthodes de guerre afin d’éviter les atteintes à l’environnement?

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les conflits armés font l’objet d’une stricte réglementation, on n’est pas dans ce domaine dans une situation de vide juridique. Depuis les deux derniers conflits mondiaux, il existe au sein de la communauté internationale une prise de conscience graduelle des effets de la guerre sur l’environnement et on retrouve dans les traités du droit international humanitaire des dispositions pertinentes qui protègent l’environnement en période de conflit armé. Il s’agit en particulier des quatre conventions de Genève de 1949 et de leurs protocoles additionnels. Outre ces textes, de nombreux autres traités internationaux édictent des règles de protection de l’environnement. Il s’agit notamment de la Convention sur l’interdiction d’utiliser des techniques de modification à des fins militaires ou toutes autres fins hostiles de 1976,  de la Convention sur la protection des biens culturels en période de conflit armé de 1954, de la Convention sur les armes chimiques de 1997, de la Convention sur les armes biologiques de 1975 ou encore du Traité de non prolifération des armes nucléaires de 1968. Permettez moi de dire à ce stade, que les interdictions aussi importantes soient-elles n’auront de sens que si elles prévoient des sanctions. Et les sanctions existent au niveau international. Le statut de la Cour pénale internationale, plus précisément l’article 8 du statut érige en crime de guerre les atteintes significatives à l’environnement qui ne répondent à aucune nécessité militaire impérieuse. La violation des dispositions de cet article expose les contrevenants quelques soit la position hiérarchique qu’ils occupent dans l’armée ou encore dans l’appareil politique à des sanctions importantes.

Notre pays la Guinée, n’est pas en conflit armé, mais son environnement est aussi menacé, qu’en dites-vous? 

Effectivement la Guinée n’est pas en situation de conflit armé et prions pour que cela demeure. Mais notre pays à travers nos troupes participe souvent aux opérations de maintien de la paix en Afrique. Il est donc important que nos troupes en opération usent des techniques et utilisent des armes qui ne causeront pas de préjudice grave et durable à l’environnement. De plus, la Guinée a signé de nombreux traités du droit international humanitaire qui lui dictent des obligations en matière de respect de l’environnement en période de conflit armé.

Par ailleurs, je suis tout à fait d’accord avec vous quand vous dites que notre environnement est menacé. Et là, de la protection de l’environnement en période de conflit armé on vient à la protection de l’environnement en temps de paix. Il  suffit de se promener dans notre capitale pour se rendre compte du niveau  de dégradation de notre milieu de vie, notre environnement. Les déchets solides et liquides sont déversés partout y compris dans l’océan. Les nuisances sonores, les fumées de toutes sortes donnant l’impression d’un pays qui brûle, les caniveaux qui retiennent les eaux de ruissellement, etc., sont des situations qui exposent la vie de tout un chacun de nous à différentes sortes de maladies. On sait aussi que la terre guinéenne à cause de sa richesse connait la présence d’importantes multinationales et d’exploitants artisanaux qui y exploitent l’or, le diamant, le fer, etc. Ces activités ont sans doute un effet sur l’environnement et sur la santé des populations. Sans ralentir les activités économiques, il est important d’orienter le comportement des entreprises qui opèrent en Guinée  vers des normes respectueuses de l’environnement. Aujourd’hui toute entreprise sérieuse se veut responsable sur le plan social et environnemental, on parle ainsi des obligations non marchandes des entreprises. Le temps où business et environnement formaient un couple hostile est bien révolu. Nous voyons que les grands investisseurs dans les pays développés mettent en place des « fonds éthiques » qui s’interdisent de financer les activités qui violent le droit des enfants, l’environnement, etc.

Que faut-il, selon vous, pour qu’on puisse vivre en harmonie avec notre environnement? 

Nous sommes une espèce vivante parmi une quantité inestimable d’autres espèces. Avec ces espèces nous formons un écosystème fragile dans lequel chaque espèce à certainement son importance et joue naturellement son rôle. Mais il se trouve que l’homme est le plus doué de ces espèces. A cause de son intelligence supérieure, sa capacité d’action sur les autres espèces est plus grande et plus déterminante. Je pense qu’il est dès lors de notre responsabilité d’avoir des attitudes et des comportements qui rendent notre interaction harmonieuse avec la nature par exemple et les autres espèces animales et végétales de notre environnement. Chaque génération doit être capable de léguer à celle qui la suit un monde meilleur, y compris sur le plan écologique et éviter d’alourdir son passif environnemental. L’État devrait jouer à ce niveau un rôle déterminant. En sa qualité de protecteur ultime de l’environnement, il doit s’assurer que les mesures juridiques qui protègent l’environnement sont suffisantes, mais surtout qu’elles sont correctement appliquées. Je pense que ce sont là quelques conditions pour vivre en harmonie avec notre environnement. Certaines catastrophes écologiques montrent que si on agresse la nature, elle se retourne contre nous. Pensez par exemple à ces inondations provoquées par l’élévation du niveau des océans qui sont une conséquence du réchauffement climatique. Le dérèglement du climat a donné naissance à une nouvelle catégorie de refugiés qu’on appelle « refugiés climatiques ». Il est temps que les États, y compris la Guinée, prennent leurs responsabilités. C’est à ce titre qu’on peut souhaiter plein succès à la 21ème Conférence sur le climat qui se tiendra d’ici la fin de l’année en France. Un des enjeux de cette rencontre est de contenir le réchauffement climatique et de le ramener en deca de 2°c.

Avez-vous d’autres projets de livres?

Je peux vous assurer que je suis de plus en plus motivé à écrire et à partager.

Interview réalisée par Ibrahima S. Traoré

 

 

 

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