Dans cette interview qu’il a accordée à notre reporter, le 4 octobre dernier, Zackaria Camara, journaliste, correspondant de la Voix de l’Amérique en Guinée,  administrateur Général de la Radio Mercure FM,  responsable des magazines à Espace TV, nous parle entre autres de la couverture médiatique des élections législatives du 28 septembre dernier par la presse  guinéenne dans son ensemble. Voici la presse guinéenne pendant et après les législatives sous la loupe d’un professionnel.

Guinee7.com : M. Camara, nous sortons des élections législatives. La presse, selon vous, a-t-elle bien joué son rôle pendant ces législatives ?

Zackaria Camara : A mon avis, la presse dans son ensemble a joué un rôle négatif dans l’accompagnement du processus électoral. Je m’explique : Il n’a pas été difficile pour nous de constater que la presse guinéenne dans son ensemble ne maitrise pas les valeurs professionnelles qui devaient lui permettre de mieux accompagner le processus électoral. Cela s’est révélé pendant les négociations entre politiques. Nous avons avec regret constaté dans le traitement de l’information, dans l’accompagnement des négociations  que la presse guinéenne dans son ensemble et la presse audiovisuelle en particulier n’avait pas la maitrise de la gestion de l’information, de sa recherche, de son traitement et de sa diffusion.

Pouvez-vous être plus explicites ?

Nous avons à un certain moment constaté que la classe politique guinéenne avait réussi à s’entendre sur un certain nombre de points et qui devaient permettre à la Guinée d’aller vers la tenue des élections législatives. Ainsi, le processus a donc suivi son cours naturel. Il a été demandé à tous les partis politiques de contribuer par la présentation d’une liste de candidature. En ce moment précis, il y a une règle professionnelle qui en tout cas, aurait dû permettre à la presse audiovisuelle de donner la chance aux citoyens de mieux comprendre, de mieux connaître différents candidats. Il y a eu très peu de travail professionnel à ce niveau. Et cette étape a été suivie de l’étape de la campagne. Là aussi, il y a eu beaucoup de faiblesses dans l’exercice du métier au niveau de la presse audio-visuelle surtout, mais aussi au niveau de la presse électronique. Alors que cette étape, de  l’ouverture à la fermeture de la campagne, est une obligation, voire un devoir pour un journaliste de s’intéresser au programme des différents partis. Je vous fais remarquer que pendant toute la campagne qui a duré plus de 30 jours, la presse audiovisuelle n’a pas permis aux citoyens d’intégrer l’esprit des programmes des partis politiques. La presse audiovisuelle, puisque c’est elle qui est beaucoup plus consommée et qui est à la portée de tout le monde, n’a pas permis donc, aux citoyens de choisir le meilleur programme. Parce que tout simplement, elle s’est laissée guidée, manipulée par les politiques. Et c’est à ce niveau justement qu’il y a un sérieux problème, parce que nous avons constaté là aussi avec regret que les journalistes se sont contentés de relayer la position d’un camp politique ou d’un homme politique contre l’autre. Et ça, à mon avis, c’est une faiblesse au niveau de l’exercice du métier. Non seulement, les citoyens ont été mal dirigés, très mal informés, mal orientés vers les programmes puisqu’il n’y en a pas eu. Et très malheureusement, les citoyens sont allés sans orientation aucune vers ces élections.

Il y a eu une synergie des radios pour couvrir le scrutin, qu’en pensez-vous ?

J’ai entendu certaines personnes qui se félicitent du succès de la synergie. Je crois qu’on est en train de tromper encore une fois le peuple de Guinée et surtout  les jeunes qui ont participé à cette synergie qui, à mon avis, est une catastrophe.

 

Pourquoi ?

La veille du scrutin, la synergie a organisé un plateau qui a fait intervenir des personnes et qui, plutôt que de s’en tenir aux faits, se sont livrés à des commentaires ennuyeux qui jetaient avant le jour J, le discrédit sur le scrutin. Ce qui, à mon avis, n’était pas le rôle de la presse. Et le jour du scrutin ? Ce jour,  nous avons entendu sur cette synergie des journalistes dire haut et fort : ‘’ nous sommes là pour analyser et pour commenter’’.

Ce qui est contraire à la règle de la couverture du scrutin. La couverture du scrutin interdit au journaliste de faire des commentaires et de faire faire des commentaires et analyses pendant le scrutin. Pourquoi ? Parce qu’il y a une possible influence sur le vote des électeurs. Lorsque vous faites un commentaire, puisque c’est une compétition, vous êtes amené à dire soit l’organisateur a mal organisé, ça veut dire que vous préparez les gens à une contestation, sinon  le citoyen qui vous écoute se dit que c’est déjà gagné à l’avance, la radio a dit ceci, d’ailleurs je ne voterai pas. En outre des commentaires favorisent toujours un camp au détriment de l’autre. Avant la fin du scrutin on ne doit parler que des faits. La synergie a fait croire aux gens que les élections n’étaient pas propres avant le verdict des urnes.

Nous avons entendu dans cette synergie, des journalistes qui eux-mêmes inventaient des informations. Lorsque le reporter déployé donne une information : il dit ‘’ j’ai rencontré un citoyen qui vote pour la première fois’’. Plutôt que de demander au reporter qui est sur le terrain pourquoi ce citoyen a voté pour la première fois, le journaliste qui est dans le studio a inventé une explication de ce fait en disant : ‘’je suis sûr que ce n’est pas parce qu’il n’avait pas l’âge, mais c’est parce qu’on ne lui a jamais permis de le faire !’’ C’est grave. Donc, ç’a continué comme ça jusqu’à début de la publication des résultats.

Là aussi les journalistes devaient se contenter de lire les procès-verbaux. Mais, les gens se sont arrangés à dire tel est premier, tel autre est deuxième, troisième, etc. C’est grave. Et chose plus grave encore, on a entendu des journalistes déployés sur le terrain dire : ‘’là aussi tel parti a raflé !’’ Quand il devait juste dire : ‘‘voici ce que dit le procès-verbal.’’ Un point et c’est tout. On a aussi entendu des journalistes dire : ‘’ tel parti n’a obtenu qu’une seule voix’’. On est dans le commentaire. Cela a été dit, répété et ç’a n’a pas été corrigé. Voilà les raisons qui me font dire que c’était une honte cette synergie, un fiasco.

Pour que cette synergie marche, qu’est-ce qu’on aurait dû faire ?

Demander à n’importe quel journaliste qui a participé à la synergie s’il y a eu une réunion de définition de la ligne éditoriale. Il n’y en a pas eu. Quand on dit synergie, ce n’est pas une simple chose. C’est quand même une radio qu’on a créée pour la circonstance. Et ce n’est pas une simple radio, c’est une radio qui utilise plus de 100 journalistes. Il y a des journalistes qui viennent des différentes radios. Vous créez une radio, vous n’en définissez pas sa  ligne éditoriale. Qu’est ce qui se passe ? Le désordre. En réalité les gens ne savaient pas pour quelle radio ils travaillaient. Tout ce qu’ils retenaient, c’est qu’ils étaient en synergie. Mais quels sont les interdits ? Qu’est-ce qui est permis ? Qu’est ce qui n’est pas permis ? Cela n’a pas été bien défini. Sans oublier qu’il y a une bonne partie des journalistes déployés qui n’ont pas été à la hauteur. On l’a senti.

Au lendemain de ces élections, quel devrait être le rôle de la presse ?

C’est une question intéressante parce que tout simplement, de ce qui précède et très malheureusement, on se rend compte que la situation dans l’exercice du métier ne fait que s’aggraver.  Je dis souvent qu’on ne réinvente pas la roue. Il faut simplement faire le métier de journaliste. Quand vous le faites très bien que ce soit pendant le scrutin, que ce soit après, vous n’avez pas de problème. Mais surtout, vous respectez le droit qu’à la population d’avoir des informations. Mais, j’ai constaté que la gestion de l’après scrutin est aussi dramatique. Dans un pays comme le nôtre, où il y a une tension provoquée par les leaders politiques. Nous ne sommes pas une passerelle gratuite. On a remarqué dans la gestion de l’après scrutin que les politiques et très malheureusement continuent à instrumentaliser la presse guinéenne. Parce que tout simplement, les journalistes ont une formation limitée au point de comprendre que les relations entre médias et politique doivent amener un journaliste à observer des réserves. Et ne pas prendre pour argent comptant tout ce qu’on lui dit. Un journaliste vérifie une information avant de la diffuser. Notre métier est celui d’informer. Et informer, n’est pas désorienter les citoyens. Informer, ce n’est pas ouvrir son antenne parce que simplement, un homme politique veut parler, informer ce n’est pas laisser passer tout ce que l’homme politique raconte. Par ailleurs, vous avez remarqué que pratiquement c’est les mêmes qui reviennent et ce sont les mêmes questions qu’on pose. Sinon ce sont des personnes qui n’ont aucune compétence qui sont invitées à se prononcer sur un sujet qui ne relèvent pas de  leurs compétences.

Revenant à la synergie, peut-on dire que tout a été mauvais ?

Non, tout n’a pas été mauvais dans cette synergie. Mais, je ne vais pas m’intéresser à ce qu’on pourrait citer comme réussite. Ce n’est pas ce qui m’intéresse parce que l’impact des dérapages est plus nocif  pour nous aujourd’hui, parce que cela nous a plongés dans une tension. Il faut que dorénavant, parce qu’il y a des échéances qui arrivent, qu’on forme des journalistes. L’Urtelgui regorge de journalistes d’expérience. Je ne comprends pas que l’on puisse laisser la synergie continuer d’un bout à l’autre avec des dérapages sans qu’il n’y ait des corrections. Je ne comprends pas. Donc, je dis, je répète, j’insiste, je persiste : aujourd’hui les journalistes guinéens dans leur ensemble pour certaines radios, certains journaux, certains sites, ont participé à polluer l’opinion des gens, et ont participé à cette tension. Il est temps de faire le métier comme le commande la règle.

 

Interview réalisée par El Hadj Mohamed Diallo

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